Les dernières feuilles étaient pratiquement indéchiffrables. La superposition des divers plans brouillait toute interprétation raisonnable.
— Je vais faire décanter ça par le laboratoire, dit le Premier Édile.
Passant de la parole aux actes, il jeta les images dans un tiroir et dicta ses ordres par télé.
— Quand auront-ils fini? s’informa le Maître.
— Pas avant demain, malheureusement.
Le savant soupira et fit craquer ses vieilles membranes desséchées.
— J’ai pris d’autres mesures, dit l’Édile. Je vous en ai parlé.
— Oui, je sais. Un télébarrage!
— La ville est pratiquement cernée. S’ils ont des véhicules à moteur ou des bulles, il leur sera impossible de s’en servir.
Le vieillard eut un geste découragé vers les fiximages répandues sur la table.
— Après avoir vu tout ça, dit-il, je me demande s’ils n’ont pas repéré le manège de vos agents. Ils sont capables d’avoir déterré vos éléments et d’en avoir changé la longueur d’onde à leur usage.
— Tout de même! Mes draags ont agi discrètement!
— Discrètement à notre échelle. Mais un geste imperceptible peut se présenter comme une énorme maladresse aux yeux d’un petit om un peu observateur. Je crois qu’il faudra envisager des mesures plus brutales, plus décisives.
— Tout écraser sans prévenir?
— Peut-être. Je ne pense pas qu’ils puissent nous combattre à armes égales. Pas encore. Mais nous n’avons repéré qu’une ville. Et s’il y en avait d’autres?
La contrariété obscurcit un peu les yeux rouges de l’Édile.
— Cela m’étonnerait. Les rares télémessages que nous avons captés…
— Les rares télémessages! dit amèrement le Maître. Cela prouve que vous ne les avez pas tous captés. Imaginez qu’ils aient un code. Imaginez qu’une dizaine de cités semblables fonctionnent en secret sur chacun des quatre continents!
— Rien ne nous permet d’échafauder de telles suppositions. Les Édiles des autres continents n’ont rien décelé de plus inquiétant chez eux que des activités désordonnées d’oms errants. La désomisation…
— Je me demande si la désomisation ne favorise pas l’évolution des oms en leur donnant la nécessité d’une organisation défensive!
Le premier Édile leva les bras en l’air, membranes tendues:
— Mais c’est vous-même, Maître, qui avez le premier conseillé cette mesure préventive à mon collègue d’A nord!
— J’ai pu commettre une erreur, je ne suis pas infaillible. J’ignorais encore les proportions du danger… Croyez-moi, le moment est venu de se demander si les draags sont encore la race maîtresse d’Ygam.
— Vous poussez les choses au noir, dit l’Édile en émettant un son de crécelle ressemblant au rire.
— Oh! ne riez pas, protesta le maître. J’étudie les oms depuis longtemps. Depuis longtemps je m’émerveille des facultés de cet… animal. Le danger est terrible. Il y a Conseil dans huit jours. Sachez que j’ai l’intention d’y proposer une désomisation immédiate et totale.
— Mais vous n’y pensez pas! Le public n’a pas été tenu au courant de nos soucis. Vous allez susciter une levée de boucliers. Beaucoup de gens sont très attachés à leurs oms!
— Quand ils seront au courant…
— Mais non, Maître Sinh. Une autre raison s’oppose à ce projet. Si vous claironnez partout la vérité, les oms organisés le sauront. Ils vont réagir et trouver quelque chose pour anéantir notre action ou, du moins, en affaiblir la portée. Il faut les prendre par surprise!
Le Maître resta un moment pensif.
— Peut-être avez-vous raison, dit-il enfin. Nous pourrions prétexter une épidémie et rendre obligatoire la vaccination des oms contre une maladie fantôme. À la faveur de ce mensonge nous pourrions, non pas tuer les oms, mais détruire certains centres cérébraux pour leur enlever toute intelligence. Qu’en pensez-vous?
— Cela me paraît habile. Je vais faire étudier la question… Bonheur sur vous, Maître Sinh, vous avez quand même réussi à m’effrayer! Dès demain, je réunirai un conseil restreint à l’échelle continentale pour envisager une action d’envergure.
Le Maître se leva.
— Bonheur, Premier Édile. Faites vite si vous m’en croyez!
Il regarda son cadran axillaire.
— Je serai dans une heure à Torm, dit-il. Je vais en parler à votre collègue d’A nord. Mais il est déjà tard. Soyez assez aimable pour le faire prévenir de ma visite.
5
Sous un ciel topaze aux teintes foncées par le couchant, une vaste mer de sang frais se berçait mollement d’un horizon à l’autre. Des courants gorgés de plancton promenaient leurs arabesques au hasard des brises.
Points perdus dans l’immense poème, trois navires taillaient leur route, obstinément. Ils taillaient dans un océan de couleurs, insensibles aux grâces nonchalantes, aux languides enchantements des vagues qui rutilaient de mille facettes en se pavanant dans leurs fastes.
Cap à l’est, ils emportaient dans leurs flancs tout l’espoir d’une race en rupture de chaînes. Ils allaient en triangle, les deux premiers remorquant l’autre, dont la coque grouillait d’oms encordés.
Fouettés d’embruns, sueur lavée par la bave vermeille de la mer, les oms pesaient par grappes, de tout leur poids, sur le dos luisant du dernier navire. Muscles noués par l’effort, étaux de chair vautrés en force sur étaux de fer, ils maintenaient les écrous géants sur les lèvres de la dernière plaque. On terminait le navire en plein voyage.
Les oms avaient oublié tout souci personnel. Les souffrances individuelles ne comptaient plus. Ils n’étaient qu’une seule âme tendue vers un seul but. Parfois, assommés par la gifle splendide d’une vague, certains perdaient connaissance et pesaient d’un poids mort au milieu des autres, qui s’en apercevaient à peine. Déséquilibrés, d’autres pendaient étranglés à leur corde, comme des breloques au flanc rond de la coque. Les hasards du roulis les achevaient à coups de bains intermittents. Le navire tirait dans son sillage une bonne vingtaine de pantins inertes glissant sur le dos musclé de l’océan.
À l’intérieur, dans un labeur symétrique, d’autres suffoquaient sous la tôle, dans l’odeur animale de l’effort mêlée à celle du métal chauffé. Des dos carrés saignaient, arc-boutés depuis des heures sous les étais d’un tournevis, manœuvré au tourniquet par des dizaines de bras.
Régulièrement, l’eau pénétrait en poudre par les fentes et douchait durement les plaies et les baves d’effort. D’autres travailleurs pompaient sans arrêt, rejetant à la mer la saumure d’oxydes et d’urée qui leur ballottait à mi-jambes. Tout cela dans une pénombre de vapeurs et de faux jours poisseux, dans un vaste murmure de jurons et d’ahans, soutenant le cri modulé du pas de vis grinçant à mort; symphonie démente rythmée par les coups de cymbales de la mer.
Quand tout fut terminé, la nuit avait depuis longtemps noyé les splendeurs du couchant.
Harassées, les équipes extérieures repassèrent une à une l’écoutille. Les pompeurs furent relevés tandis que les techniciens commençaient la mise en place du dernier réacteur. Le plus dur était fait.
Le chef de chantier prévint le maître-bord qui annonça aussitôt la bonne nouvelle à Terr. La communication passa par le téléfil tendu entre les deux navires.
— Parfait, dit Terr. Combien de temps pour finir?
Le maître-bord 3 hésita:
— C’est difficile à préciser, Édile. Entre dix et quinze heures, d’après le chef. Sans parler des difficultés créées par la houle, le séchage des bobines prendra du temps. Si c’était à refaire…
— Oui, je sais, dit Terr. Nous n’aurions pas monté les bobines avant le départ. Le séchage va durer plus que le temps gagné au montage. Toute action improvisée comporte fatalement des erreurs. Mais ne parlons pas du passé.