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Terr se tourna vers le maître-bord 1 debout à ses côtés.

— Combien, pour le Siwo?

— Douze heures, sans forcer l’allure.

— Vous avez entendu votre collègue du vaisseau 1? dit Terr penché sur la téléboîte. Dans douze heures, nous atteindrons le courant de Siwo. Il faudrait que tout soit terminé d’ici là.

La voix du maître 3 hésita de nouveau:

— Je ne crois pas qu’il soit prudent d’y compter, Édile.

— Faites de votre mieux. Prévenez-moi dans dix heures de l’état des travaux. Si vous avez du retard, nous réduirons la vitesse.

— Entendu.

Terr coupa et marcha de long en large dans la cabine.

— Nous gagnerons un temps fou en profitant de la vitesse du Siwo, dit-il. Ce détour nous raccourcit le voyage. Mais il n’est pas question de continuer le remorquage à cette vitesse. Quel écart prévoyez-vous entre chaque navire?

— La prudence nous impose un demi-stade, au minimum. Mais je viens de parler aux ingénieurs à ce sujet. Ils craignent que les bâtiments ne tiennent pas le coup à plus de cent stades-heure.

— Quelle est la vitesse du Siwo?

— Sous cette latitude: trente stades. Mais la vitesse double au confluent du Siwo sud. Et le courant sud est parsemé d’œufs-îles. Les coques vont souffrir. Nous devrons réduire à quinze stades notre propre allure. Quinze plus soixante, nous filerons quand même à soixante-quinze. Mais notre vitesse restera de quinze par rapport aux œufs. Nous les briserons au passage. En allant plus vite, nous finirons par nous briser nous-mêmes.

Terr fronça les sourcils.

— Et les pronges? dit-il.

Le maître-bord eut un geste rassurant.

— D’après les écouteurs spécialisés, les œufs n’écloront pas à cet endroit, surtout en cette saison. L’incubation n’est pas terminée.

Il montra une carte, toucha un point au milieu des mers teintes en rouge:

— C’est par là que l’éclosion commence, tout près de l’équateur. Notre route n’y passe pas.

— Les éclosions provoquées?

— C’est rarement dangereux. Certes, les pronges sont vivants dans l’œuf. Mais la cassure de celui-ci les tue en même temps.

— J’ai entendu parler de survivance.

— C’est très bref. Ils sont rapidement noyés. Nous ferions peut-être mieux d’en parler à Sav, si vous voulez, Édile.

Terr posa la main sur la téléboîte, hésita et dit:

— Je vais aller le trouver moi-même.

Le maître-bord salua et grimpa l’échelle menant à la passerelle. Terr sortit dans le couloir. Il descendit au pont inférieur, traversa les soutes latérales où des oms vérifiaient les amarres du fret, et parvint à la coursive gauche. Une centaine de pas le mena aux loges. Il entra, salué affectueusement par tous.

— Où est Sav? demanda-t-il.

— Troisième loge, dit quelqu’un.

Il traversa la foule, distribuant çà et là une parole d’amitié ou d’encouragement, frappant cordialement l’épaule d’une ome tordue par les nausées. Dans la troisième loge, il trouva Sav assis dans un coin, vautré parmi des cartes du continent sauvage.

Le naturaliste leva de ses paperasses une tête grisonnante.

— Tiens, l’Édile! Vous avez besoin de moi?

Terr l’entraîna à l’écart.

— Dans le privé, tu n’es pas obligé de me donner de l’Édile, dit Terr. Je suis venu te parler des pronges.

— Oui?

— C’est dangereux?

— Tout ce qu’il y a de plus dangereux!

Terr secoua la tête:

— Non, je veux dire: à l’explosion provoquée?

Sav se pinça le nez.

— Ça dépend, dit-il. En général, ils sont trop faibles. Pas autant qu’un om né avant terme, cependant. Étant donné leur poids, ils peuvent avoir un geste «lourd» de conséquences.

Il cligna de l’œil en commentant:

— Je sais choisir mes expressions, hein!

— Tu es très spirituel!

— Merci. Je disais donc: d’après les écouteurs en notre possession, le pronge nouveau-né peut avoir un geste malheureux, dans son agonie. Le mois dernier, les unités de pillage ont ramené un vieil écouteur dans lequel j’ai déniché des précisions là-dessus. Neuf fois sur dix, il n’y a pas de danger.

— C’est gai! dit Terr. Comme nous allons en rencontrer des milliers, nous n’aurons que des centaines de coups durs. Tu n’as rien à me dire de rassurant?

— Si. C’est trop jeune pour nager et ça crie très fort avant de couler. Il ne faut pas s’effrayer, paraît-il. Plus ça crie, plus ça coule vite. Ils vident l’air de leurs poumons, tu comprends? Mais pour gueuler, ça gueule! Ça couvre le bruit de la mer. J’ai hâte de voir ça!

— J’espère bien que nous ne le verrons pas de trop près. Tu n’as pas entendu parler d’un moyen de les rendre totalement inoffensifs?

Sav hocha la tête.

— Si. Aller le plus vite possible. C’est ce que faisaient les draags quand ils naviguaient sur de petits bâtiments.

Terr soupira.

— Malheureusement, nous ne pourrons pas en faire autant, les coques ne tiendraient pas le coup. Mais… que viens-tu de dire? Les draags eux-mêmes craignaient les bébés-pronges?

— Évidemment! Ça date du temps de la vieille navigation. À cette époque-là, il n’était pas rare de voir un pronge nouer au passage ses tentacules sur l’hélice. Avant de mourir, il pouvait très bien démolir le bâtiment. Et même quand celui-ci en réchappait, avec son hélice endommagée, il risquait de tournoyer des mois dans le Siwo avant de se fracasser sur les récifs d’Ambala, au terminus. Les armes à rayons n’existaient pas encore, les balles ricochaient sur les pronges et ne les achevaient pas assez vite pour éviter l’accident. Mais comme je te l’ai déjà dit, ces choses-là étaient rares. Les draags forçaient l’allure et crevaient tous les œufs au passage, sans que les pronges aient le temps de causer des dégâts.

Terr saisit Sav par la manche.

— Et tu me dis tout cela maintenant?

— Tu ne m’as rien demandé! protesta le naturaliste. Tu m’as fait dire par Charb de me consacrer à l’étude de la faune et de la flore du continent sauvage! Je supposais que vous saviez tout cela et que vous aviez pris des précautions.

Terr le lâcha et branla la tête:

— Tu as raison, dit-il, c’est ma faute. Je n’imaginais pas… c’est ma faute.

— Nous avons des armes! suggéra Sav.

— Il est impossible de s’en servir. Il faudrait les monter sur la coque et… c’est trop tard.

— Évite le Siwo.

— Impossible aussi. Le voyage est prévu pour un temps déterminé. Nous ne pouvons nous passer du Siwo sans perdre deux jours. Et les réacteurs doivent être révisés tous les dix mille stades.

— Alors, je ne vois qu’une solution: voyager en plongée.

— Nous ne tiendrons jamais tout ce temps sous l’eau.

— Je veux dire: plonger le plus souvent possible.

— Et perdre du temps, murmura lentement Terr. Je vais en parler aux maîtres-bords. On verra bien.

Il fit mine de s’éloigner, puis se retournant.

— Combien pèse un pronge nouveau-né?

— De dix à quinze mille poids.

— Autant que les trois bâtiments réunis, soupira Terr. Merci, Sav.

À cet instant, toutes les sonneries du navire se mirent en branle. Terr bondit, traversa les trois loges et se rua sur la téléboîte de coursive.

— Ici, l’Édile! hurla-t-il. Que se passe-t-il, maître-bord?

— Bulle draag au sud! annonça l’officier. Nous plongeons, tous feux éteints. Je ne pense pas qu’elle nous ait repérés.

— Les autres?

— Ça va! Le bâtiment trois nous suit. Les câbles tiennent. Nous réduisons à cinq stades.

Vingt longues heures plus tard, une aube sale se leva sur la mer. Une mer lie de vin traversée d’ouest en est par un courant mordoré: le Siwo.

Les trois bâtiments naviguaient de conserve, espacés d’un demi-stade les uns des autres. Autour d’eux, des poissons volants bondissaient, de crêtes d’or en creux violets. Ils scintillaient sur la mer comme des paillettes sur les plis d’un manteau. Parfois, quelques-uns retombaient sur le pont noir d’un navire et sautillaient en désordre avant d’être rejetés par le coup de roulis suivant.