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3

Allongé sur un tas d’herbes sèches, il dormait comme une souche lorsqu’un grondement de moteurs ricocha sous la voûte en tonitruants échos.

Des phares trouèrent la pénombre, des voix excitées se croisèrent et Terr se trouva debout, les yeux mi-clos, avant de comprendre qu’un om lui avait mis la main sur l’épaule pour l’éveiller.

— Quoi… quoi? dit-il d’une voix molle.

— Édile, c’est une patrouille!

Terr se frotta les paupières.

— Une… oui, et alors?

Il s’aperçut qu’un autre om accompagnait le premier.

— Chef de patrouille 4! lança l’om. Nous escortions une relève de deux cents oms pour le poste 1. Il y a une heure, nous avons croisé un bossk. J’ai fait stopper les moteurs pour ne pas l’énerver. Il a quand même attaqué.

«Nous lui avons tiré dessus. Blessé, il a écrasé deux chars et brûlé les trois quarts des oms. Nous avons alors donné toute la vitesse possible et nous arrivons pour vous prévenir. Il nous suit à la trace et paraît savoir où il va. Je pense qu’il sera là dans un quart d’heure si nous ne l’arrêtons pas avant. Je demande l’appui de vingt chars pour retourner à sa rencontre.

— Prenez cinquante chars si vous voulez.

— Ça ne servirait pas à grand chose. La route est étroite et nous serions empêtrés les uns dans les autres.

— Bon, partez devant avec vos vingt chars. Je vous suis avec les autres, nous le contournerons.

Terr se tourna vers celui qui l’avait réveillé:

— Donnez-moi un om connaissant bien la région.

— Mais… moi, si vous voulez, Édile.

Des bébés braillaient un peu partout. Terr se dirigea vers l’orifice lumineux de la caverne donnant sur la jungle.

— Avec un bruit pareil, dit-il, le bossk ne peut pas se tromper de direction.

Il sortit et jeta un coup d’œil rapide à quelques oms étendus qui gémissaient pendant qu’on pansait leurs brûlures.

Il sauta dans un char en compagnie de son guide et d’une dizaine de combattants. Les moteurs ronronnèrent. D’autres chars avaient pris les devants, on les voyait patiner à un demi-stade de là dans la boue, comme de gros insectes têtus et maladroits.

Terr se pencha sur la téléboîte du bord.

— Chef de patrouille 4! Nous essayons de maintenir l’écart d’un demi-stade entre vous et nous. Signalez le bossk dès qu’il sera en vue!

Quelques minutes plus tard, la voix du chef de patrouille annonça:

— Le voilà. Il nous a vus. Il s’est arrêté à cent millistades de nous. Nous nous sommes arrêtés aussi. Nous nous regardons sans bienveillance dans le blanc des yeux. Il rugit.

Un puissant braillement emplit la jungle.

— Nous l’entendons d’ici, dit Terr. Gardez la distance, à cent millistades, il ne peut vous brûler.

Il se pencha vers son guide:

— Nous allons le contourner. Droite ou gauche?

Le guide hésita:

— … Gauche! À droite, il y a des marais un peu plus loin, nous serions enlisés.

Terr reprit dans la téléboîte, tandis que les chars obliquaient dans une mer de feuillages:

— Il vaut mieux se mettre d’accord pour éviter les accidents. Nous le contournons par la gauche, réglez votre tir en conséquence! Où est-il blessé?

— Au torse et à la face, nous ne pouvions pas tirer ailleurs, l’angle était mauvais.

— En effet. Vous ne l’aurez pas comme ça… Visez les pattes. Il est plus…

— Il avance! cria le chef de patrouille.

— Ne le laissez pas approcher à moins de quarante millistades! Concentrez votre feu juste sous la rotule. Cherchez plutôt à l’estropier qu’à l’abattre. C’est plus facile!.. Nous arrivons.

— Il avance toujours… Feu!

Un sifflement déchira la jungle, puis un bruit de branches cassées.

— Revenons vers la route! ordonna Terr.

Les chars se frayèrent un chemin vers la droite. On devina une ombre gigantesque qui gesticulait derrière un rideau de feuilles.

— Visibilité suffisante? s’informa Terr.

— Par l’écran de transfiximage, oui!

— Déployez-vous!

Les chars s’étirèrent en quart de cercle. Chacun cherchant un angle favorable. Une voix parla dans la téléboîte.

— Le chef de patrouille est brûlé. Je prends le commandement… Feu!

— Sous la rotule gauche, commanda Terr.

— Feu! répéta le remplaçant du chef de patrouille, d’une voix enrouée couverte par des hurlements assourdissants.

— Feu! dit Terr.

Les chars lâchèrent des traits de feu mauve à travers les branches. Les rayons convergeaient vers un même point. Une masse confuse et géante s’effondra dans un craquement formidable.

— Nous l’avons! Il est tombé les pattes broyées.

— Sa tête est tournée vers vous?

— Oui.

— Bon, n’approchez pas et ne tirez plus, vous pourriez nous blesser. Nous arrivons pour l’achever par derrière.

Ils débouchèrent sur la route, en amont de la bête blessée. Vingt rayons mauves l’achevèrent d’une brûlure à la base du crâne. Le bossk eut un soubresaut, puis ses membres tremblants mollirent peu à peu.

Le bossk reposait sur le flanc. On voyait luire sa peau huileuse sur des bosses de muscles. Il dégageait une odeur insupportable. Voraces, des escadrilles de mouches s’abattaient déjà sur sa dépouille gigantesque.

Le premier groupe de chars était invisible. Les regards butaient sur le grand cadavre qui coupait la route. Terr parla dans la téléboîte.

— Bien travaillé, dit-il. Comment va le chef de patrouille?

— Il est mort, répondit une voix dans l’appareil. Le bossk l’a atteint en pleine figure d’un jet de salive. Les acides l’ont rendu méconnaissable.

L’Édile ne s’attarda pas en vaine sentimentalité.

— Y a-t-il des chars équipés de canons-harpons parmi nous?

— Deux, dit le guide en désignant un couple de véhicules un peu en arrière.

C’étaient des machines prévues pour débarrasser la route de certains obstacles gênants, comme des troncs d’arbres morts ou des rocs éboulés.

Terr fit lancer un harpon dans le garrot du monstre. La détonation fut suivie d’un choc mou tandis que le câble fouettait l’air à la suite du harpon vibrant à mi-hampe dans la chair morte.

Terr étudia la position de la bête et donna l’ordre de tirer un second projectile un peu plus bas. Puis les chars firent marche arrière, dérapant dans l’humus. Les câbles se tendirent à craquer, les harpons parurent sur le point d’arracher des quartiers de viande au cadavre. Mais celui-ci tourna lentement sur lui-même et bascula sur le dos.

Les chars poursuivirent leur effort, avancèrent encore de quelques millistades pour faire volter la bête sur une déclivité naturelle. En vain. Les chenilles métalliques arrachaient rageusement des paquets de terre noire. On sentait qu’il y avait équilibre presque parfait entre la force de traction et l’inertie de cette montagne de graisse. On sentait qu’il ne fallait qu’un coup de pouce pour réussir, pour vaincre le poids de l’animal.

Donnant l’exemple, Terr sauta sur le sol et prit un câble à pleines mains. Plusieurs oms l’imitèrent, nouant leurs poignes sur le métal, tirant pour aider les chars.

L’effort des deux machines les avait rapprochées. Les deux groupes de haleurs se mêlèrent presque en un seul grouillement de muscles tendus. La chenille avant d’un char frôla le flanc métallique de l’autre… Une étincelle prodigieuse jaillit comme la foudre, de ce contact imprévu. Tous les oms furent jetés à terre par la décharge.

Un moment de stupeur paralysa tout le monde. Quelques étincelles illuminèrent encore des visages ahuris. Puis un char glissa légèrement de côté, s’écarta de l’autre. Le phénomène cessa.

— Qu’est-ce que…? émit Terr.

— Je crois que je sais! dit la voix de Sav.

Terr tourna la tête et reconnut le naturaliste. Assis dans une ornière boueuse, celui-ci souriait.

— Tu es là, toi? s’étonna l’Édile.