— Oh là! Arrête-toi un peu. Ne t’emballe pas, dit Terr. J’admets qu’il y a là une idée. Écoute, nous avons le temps, le navire ne sortira pas de la baie des pronges avant deux longues heures. Je te donne carte blanche pour réunir les spécialistes nécessaires à l’étude du projet. Débrouille-toi pour les trouver où ils sont. À propos, où es-tu affecté?
— À quoi veux-tu qu’on affecte un naturaliste, dans ces circonstances? Je suis rentré dans le troupeau, c’est-à-dire que je viens de passer deux jours allongé dans le couloir 7. Ça m’a donné le temps de penser aux pronges.
— Ça va?
— J’ai les jambes en compote et j’ai de la peine à bouger les bras. Mais ça ne m’empêchera pas de dénicher les spécialistes.
— Bonne chance!
Terr ferma la téléboîte et se tourna vers Charb. Celui-ci écrivait quelque chose sous la dictée de son appareil. Il était mortellement pâle, à sa façon d’om de couleur, ce qui lui donnait un teint grisâtre.
L’Édile se pencha sur le texte et sentit son cœur s’arrêter. Il lut ceci:
«Unité de pillage n°104, transformée unité de renseignements. Affectée Klud (A sud)… (indéchiffrable)… nouveau Grand Conseil draag exceptionnellement présidé par Maître Sinh a voté le… (indéchiffrable)… percé le secret militaire et nous annoncent que dix fusées seront lancées sur les Hauts Plateaux du Continent Sauvage à 28 heures, 7 x. — Je répète. — Nos agents ont percé le… (indéchiffrable)… Sauvage à 28 heures, 7 x».
8
Les anciens édiles draags avaient perdu leurs sièges sous la poussée populaire. Pour apaiser la frayeur et les désordres, il avait fallu annoncer que le Maître Sinh prenait les choses en main.
Toutefois, une vaste chasse à l’om s’était spontanément organisée sur les quatre continents artificiels. Les draags allaient jusqu’à brûler les parcs ou les vieux bâtiments suspects. Sous l’effet de cette frénésie de meurtre, on vit surgir des oms de partout. Ils sortaient par bandes des caniveaux enfumés, couraient par les rues en hurlant, sortaient des terrains vagues à demi cernés par les flammes, s’enfuyaient en troupes nombreuses et affolées par les campagnes. Quoique prévenus, jamais les draags n’auraient imaginé en voir autant. Il avait fallu cette chasse pour révéler le nombre incroyable d’oms libres vivant de rapines aux dépens de la Société. Plus on en tuait, plus on en trouvait à tuer.
La terreur les rendait agressifs. Ils mordaient au passage, bondissaient de leurs trous pour sauter à la figure des chasseurs penchés sur eux, lançaient des projectiles. Certains avaient envahi des arsenaux et soutenaient un siège en règle en jetant des grenades à rayons.
Néanmoins, certains draags étaient restés chez eux. Atterrés par les événements, ils caressaient en pleurant leurs oms de luxe inoffensifs avant de les sacrifier. D’autres refusaient d’obéir à leurs voisins, parfois à leurs familles. Ils clamaient bien haut que leurs oms étaient restés de bons animaux sans intelligence et les défendaient de toutes leurs forces. D’autres encore agissaient par ruse. Ils montraient des cadavres anonymes en affirmant qu’ils avaient tué leurs oms, alors qu’ils les tenaient cachés.
Mais la plupart des victimes furent des oms sauvages à peine dégrossis, ahuris de la subite colère des draags après tant d’années de tolérance. Ceux qui avaient appartenu à l’organisation du vieux port flairaient depuis longtemps le danger. Ils s’étaient mis à l’abri dans des cachettes introuvables et continuaient tant bien que mal à renseigner par téléboîte la ville du Continent Sauvage. Ou bien, plus actifs, ils faisaient sauter des bâtiments publics ou des voies de communication.
Cependant, le Maître Sinh bénéficiait d’un vieux titre tombé en désuétude depuis des lustres. On l’appelait Édile Suprême et son pouvoir était absolu.
Pour lors, environné de conseillers, il était installé dans une salle du Palais de Klud et fixait un planisphère lumineux d’Ygam.
À vingt-huit heures sept, on vit s’allumer trois points bleus au sud d’A nord, et sept autres points le long des côtes d’A sud. Les fusées étaient lancées vers le Continent Sauvage. Elles portaient des charges de mort à destination des Hauts Plateaux et l’on pouvait suivre leurs lentes trajectoires sur la carte qui se rayait peu à peu de lignes convergentes.
Quand les trajectoires furent à quelques stades du continent, le Maître Sinh serra les accoudoirs de son matelas de confort et pencha sa grosse tête en avant.
— Cette fois!.. dit-il.
Mais, à la stupéfaction générale, les lignes lumineuses s’éteignirent brusquement. Une seconde d’épais silence régna parmi les draags. Puis, chacun s’exclama, douta du bon fonctionnement de l’écran-planisphère, commenta désobligeamment la valeur des techniciens. Le Maître Sinh déploya une membrane pour calmer du geste le tumulte.
— Faites vérifier! dit-il.
Un draag s’empara d’une téléboîte, mais celle-ci bourdonnait déjà d’un appel.
— Comment? Oui, les fusées… Eh bien? Vous êtes sûr!.. J’en réfère immédiatement à l’Édile Suprême.
Il reposa l’appareil et une douloureuse stupéfaction peinte dans ses yeux rouges:
— Les dix fusées sont tombées à la mer.
Le Maître Sinh ne laissa rien paraître de son émotion.
— Faites envoyer dix autres fusées des continents B, dit-il d’une voix froide.
Un quart d’heure plus tard, les dix nouveaux projectiles subissaient le même sort.
— Ils ont un barrage! dit quelqu’un. C’est incroyable!
L’Édile Suprême ordonna de bombarder sans arrêt pendant une heure. Pendant une heure on vit les trajectoires s’éteindre régulièrement à quelques stades du continent.
On fit envoyer des bulles de reconnaissance. Elles ne revinrent pas. Alors, la mort dans l’âme, le Maître Sinh ordonna le départ des vaisseaux de débarquement.
— Il est probable que les moteurs s’arrêteront à dix stades des côtes, dit-il. Nos draags continueront à la nage. Nous avons au moins cette supériorité sur les oms, nous sommes d’excellents nageurs.
Une heure plus tard, une terrible nouvelle arrivait au Palais. Sur quarante navires, trente avaient été frappés par des engins inconnus et coulés à deux stades des ports. Puis, à cinq stades en mer, deux nouvelles explosions envoyaient trois autres navires par le fond.
L’affolement gagnant les troupes rescapées, l’Édile Suprême annula ses ordres et se prit la tête dans les mains, au milieu de la consternation générale.
— C’est épouvantable, murmura-t-il. Je n’imaginais pas avoir raison à ce point!
C’est alors qu’une téléboîte bourdonna pour la centième fois de la journée.
— Quelle catastrophe nous annonce-t-on encore! soupira le Maître Sinh.
Un draag se pencha sur la téléboîte et s’exclama:
— Envoyez le texte immédiatement.
Il se tourna vers le vieux draag découragé:
— Édile Suprême, dit-il. On vient de capter une émission des oms. Ils nous font des propositions.
9
Dans la ville des Hauts Plateaux, loin de chanter victoire, on attendait anxieusement la réponse des draags. Les oms étaient épuisés par une longue nuit de combat où, cependant, la plupart n’avaient rien fait d’autre que de rester couchés avec des aiguilles dans les membres pour donner du courant à l’émetteur.
Dans la salle du Conseil, Terr tripotait nerveusement le texte de ses propositions. Il en remâchait des passages à mi-voix:
— «Depuis des années déjà, des millions d’oms s’embarquent clandestinement à destination du Continent Sauvage. Nous y avons bâti une civilisation qui vaut bien la vôtre. Draags, pourquoi poursuivre une guerre inutile alors que vous avez tout à gagner à collaborer avec nous? Nous ne sommes pas vos ennemis. Nous nous sommes contentés de nous défendre. Il nous serait pourtant facile de brûler vos capitales…»