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Pris de court, Kennedy bredouilla:

— Là? Tout de suite?

— Oui, oui. Tout de suite. Les choses iront plus vite comme ça.

Kennedy élimina mentalement quelques noms et, se rappelant brusquement les ambitions d’écrivain de Spalding, annonça:

— Ça y est, j’ai choisi mon homme.

Prudent, Watsinski s’informa:

— Peut-on savoir qui c’est?

— Dave Spalding!

Watsinski étouffa un hoquet de surprise, s’extirpa un sourire contraint et fit:

— O.K., Ted. Vous savez ce que vous faites. Je veillerai à accélérer les choses. Ce sera tout pour l’instant. Travaillez bien, bonne chance!

Ce soir-là, Kennedy rentra chez lui dans une humeur euphorique. Il avait réussi à louvoyer sans compromettre ses chances de promotion.

Lorsque Marge lui demanda des nouvelles de sa journée, il répondit brièvement:

— Pas mal, pas mal. On m’a confié une mission spéciale, mais je préfère ne pas en parler.

Marge ignora cette réponse et laissa tomber négligemment un oignon dans le cocktail qu’elle préparait pour Kennedy. Celui-ci poursuivit:

— Spalding travaillera directement sous mes ordres. C’est moi qui suis chargé de l’ensemble du projet; il n’y a pas à dire: les choses se précisent!

La jeune femme gloussa:

— Comme précision, c’est pas terrible! Je te trouve plutôt vague. Enfin… l’essentiel c’est que tu t’entendes bien avec Dave. Le contraire serait triste.

— Nous nous entendrons bien: c’est moi qui l’ai choisi. Personne ne me l’a imposé.

Marge sourcilla, mais cette réaction échappa à Kennedy qui s’était renversé dans son fauteuil pour se mettre à l’aise. Il but une longue gorgée et murmura, les yeux fermés:

— Quelle volupté! La vie est belle! J’ai une femme superbe, une belle maison et une grande carrière devant moi. Que demander de plus?

Il soupira longuement, but une autre gorgée et dit doucement:

— Marge?

— Oui!

— La vie est belle! Si belle!

D’un coup d’œil sceptique sur les yeux vitreux de Kennedy, Marge conclut:

— Toi, t’es un peu éméché.

Kennedy éclata de rire et répliqua dans une diction pâteuse:

— Parce que d’après toi, je ne peux pas être serein, détendu, gai, heureux, sans être beurré? Je suis heureux parce que je vais enfin pouvoir créer une œuvre d’art; faire de la pub de grande classe avec Dave! Mais c’est pas ça le plus important: je suis fou de joie parce que je vais bientôt passer deuxième échelon!

Kennedy était lancé. Il se redressa brusquement, fit un clin d’œil à Marge et confia:

— Tu sais ce que nous allons faire, Dave et moi? Tiens-toi bien…

En moins de cinq minutes, il avait tout dévoilé: le projet de création de colonie, la longue campagne publicitaire destinée à soutenir les sombres desseins de la SDEE, le projet d’extermination des Ganys. Et même le calendrier!

Quand il eut terminé, Marge souffla, incrédule:

— Tu me fais marcher, Ted. Cette histoire est une blague!

— Mais pas du tout! C’est la pure vérité. Qu’est-ce qui te chagrine là-dedans?

La jeune femme répliqua, ulcérée:

— Mais, tout ce que je viens d’entendre. Cette plaisanterie macabre! Cette horrible manipulation de la crédulité des gens! Le génocide, enfin tout! Et toi qui es là, bêtement fier de…

Kennedy s’impatienta:

— Marge!

Mais la jeune femme était survoltée; elle le fixa froidement et hurla:

— Quoi, Marge! Comment peux-tu éclater de bonheur en sachant ce que tu vas faire? Comment peux-tu dormir tranquille, en…

— Écoute, Marge, ne me bassine pas, avec tes considérations morales! Je te parle de création artistique et tu montes sur tes grands chevaux avec des histoires de génocide, de manipulation! Mais bon sang, les choses sont plus simples que cela! Pourquoi les compliquer plus que nécessaire!

Marge eut un reniflement sec:

— Si tu crois qu’on peut prendre une affaire pareille au premier degré, tu te trompes lourdement, Ted! Il faut replacer les choses dans leur contexte pour comprendre que ce projet pue d’un bout à l’autre!

Elle marqua une courte pause pour désigner Kennedy d’un doigt accusateur et conclut:

— Et toi avec!

Au comble de l’exaspération, celui-ci répliqua dans un hurlement:

— Marge, ça suffit!!!

Il s’arrêta instantanément comme pour parer une nouvelle attaque, un cri strident sans doute. Mais Marge semblait avoir changé d’humeur. Elle lui sourit comme si de rien n’était et fit calmement:

— Excuse-moi, Ted. J’ai eu tort de te sermonner. Je ne le ferai plus. C’est juré.

Le ton avait été conciliant, mais la mâchoire crispée de Marge indiquait qu’elle tentait de maîtriser une autre explosion de colère. Kennedy continua:

— Dorénavant, j’aimerais que mon boulot commence à 7 heures et se termine à 14 h 30!

Toujours sans s’énerver, Marge contra:

— Je crois, en effet, que ce serait mieux ainsi.

Quand ils furent à table, Kennedy s’efforça de manger en vain. La nourriture lui paraissait insipide. Le nez plongé dans son assiette, Marge mangeait en silence. Un silence lourd de signification. Kennedy réfléchit longuement. Au bout d’un moment, il conclut:

Et si elle avait raison…?

CHAPITRE VII

Cette fois-ci, la Journée de Vacances Mondiales tomba le samedi 30 juin 2044. C’était une journée folle où, pendant 24 heures, tout le monde pouvait laisser libre cours à ses phantasmes sans se soucier de la bienséance. Tout était permis. Absolument tout! Kennedy avait accepté, à contrecœur, d’aller à la Foire de Long Island organisée tous les quatre ans pour l’occasion. Mais il tenait aux habitudes familiales au moins autant qu’il détestait le tumulte et le désordre des vacances mondiales. Coincé dans un flot impressionnant de voitures roulant au pas sous un soleil de plomb, il transpirait à grosses gouttes en dépit de sa tenue estivale, du climatiseur réglé au maximum. Il râlait, prenant sa femme à témoin:

— Regarde-moi ça! Mais regarde! Il y a un bouchon de quarante kilomètres au moins, dans les deux sens! Nous ne sortirons pas d’ici avant la nuit!

Il eut un reniflement sans humour et ajouta:

— Les Egyptiens, eux, étaient futés! Ils célébraient leur année sothique tous les 1460 ans, pas tous les quatre ans, bon sang! C’est infernal, ce…

Il s’interrompit brusquement, écrasant le frein d’un coup sec, pour éviter la voiture qui venait de caler devant eux et repartit de plus belle:

— Y en a marre de ces vacances de chauffards! Laisse-moi te dire que je serais rentré depuis belle lurette s’il n’y avait pas eu autant de monde en sens inverse!

Sur ce, il enclencha la vitesse d’un geste vif et démarra.

Marge dut s’agripper à son siège pour ne pas heurter le pare-brise. Elle soupira et supplia doucement:

— Ted, pour l’amour du ciel, calme-toi! Essayons de passer une journée de détente, d’oublier le quotidien, de nous amuser un peu, d’accord?

Kennedy passa une main sur son front trempé de sueur et souffla:

— T’as raison, chérie. Ce serait bête de gâcher une journée de congé, surtout après le mois que je viens d’avoir.

Il avait travaillé d’arrache-pied à la création de la pseudo-colonie, réalisant, avec l’aide de Spalding, des biographies plausibles, accumulant des informations crédibles à propos de Ganymède. Ils avaient même réussi à décrire, avec une précision étonnante, les rigueurs de la vie quotidienne sous un dôme perdu dans une planète de glace: Kennedy avait le vent en poupe! Pendant un mois, il eut l’impression exaltante d’écrire un roman de science-fiction, à la seule différence que sa littérature était publiée quotidiennement par des journaux à sensations, sous forme de bulletins d’informations. Dans l’ensemble, ceux-ci commençaient par des nouvelles météorologiques et se terminaient toujours par une citation du directeur de la colonie, Lester Brookman. L’article du 23 mai était un modèle du genre: «Journée relativement calme sur Ganymède, après une forte chute de neige dans la nuit. Selon Lester Brookman, tout le monde se porte bien. Y compris Mary Davenant, l’épouse de l’ingénieur, opérée hier matin de l’appendice.»