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— Vous êtes jolis, tous les deux! Vous vous amusez bien?

— Oh que oui! lança Mike Cameron, en postillonnant à chaque mot.

Il avait un mal fou à garder les yeux ouverts. Il proposa:

— Venez avec nous au cosmodrome. On va faire un tour en fusée! Plus on est de fous, plus on rit! Z’bas, Ted?

Kennedy déclina poliment cette invitation. Il se sentait las. Un peu éméché, certes, mais incapable de participer à l’allégresse générale. L’opération Ganymède avait pris des proportions terrifiantes. Il décida de rentrer chez lui. Au parking, un gardien leur remit des pilules désenivrantes. Kennedy en avala, retrouva instantanément ses esprits et l’espèce d’angoisse diffuse qui s’était emparée de lui à la vue du stand. La fête durerait jusqu’au matin, mais il n’avait aucune envie de continuer.

CHAPITRE VIII

Dès son arrivée, le lundi matin, Kennedy reçut un mémo de la direction générale. Le parcourut rapidement, son cœur battant la chamade.

9e étage

6: 57

Cher Ted,

Sois dans mon bureau à 8: 30.

Lou

Les sens en alerte, il reposa lentement le mémo sur la table, s’attendant à ce que Dinoli réitère, personnellement, l’offre qu’il lui avait faite par le truchement de Watsinski. Un sentiment d’angoisse le submergea à cette idée. Le cerveau en ébullition, il décida de foncer au 9e sur-le-champ. L’attente dans l’antichambre déserte lui parut interminable. Il gigotait nerveusement sur sa chaise, soupirait à tout bout de champ, priant le ciel de lui souffler une réponse providentielle au cas où Dinoli aurait décidé de le mettre au pied du mur. À l’heure dite, une assistante passa la tête par l’entrebâillement de la porte en chêne massif menant au bureau de Dinoli et intima:

— Entrez!

Kennedy ajusta nerveusement sa cravate et entra. Il y avait du monde autour de Dinoli qui, lui-même, était en grande conversation avec une espèce de colosse aux sourcils broussailleux. Immobiles près d’eux, Watsinski, Poglioli, Hubbel et Partridge semblaient s’ennuyer prodigieusement. Abandonnant un instant son interlocuteur, Dinoli se tourna vers Kennedy et s’exclama:

— Le pionnier de la cosmo-pub est enfin parmi nous!

«Pourquoi il m’appelle comme cela?» pensa Kennedy qui, visiblement intimidé, avançait d’un pas hésitant.

Avec un enthousiasme que Kennedy ne lui connaissait pas, Dinoli, les bras tendus en avant, s’écria:

— Approchez, Ted! Approchez donc! M. Bullard (il désigna le colosse) aimerait tant faire votre connaissance!

L’homme le fixait, effectivement, avec une sorte de curiosité mêlée d’admiration. Kennedy l’examina rapidement: deux mètres environ. Un cou massif planté brutalement sur de puissantes épaules. Des sourcils broussailleux assombrissant un visage aux traits rudes: le tout donnant une impression de force herculéenne.

Dinoli fit les présentations avec une amabilité exagérée:

— M. Bullard, président-directeur général de la SDEE. Ted Kennedy, troisième échelon, certes, mais créatif de génie!

Bullard tendit une main puissante en avant et écrasa chaleureusement celle de Kennedy en disant d’une voix quelque peu nasillarde:

— Enchanté! M. Dinoli m’a beaucoup parlé de vous, de votre travail. Il me tardait, effectivement, de vous rencontrer pour vous féliciter.

Soulagé et perplexe à la fois, Kennedy bredouilla des remerciements polis, écoutant attentivement le P.D.G. qui disait sur un ton affable:

— D’après ce que j’ai compris, c’est vous, le responsable de la colonie dont les faits et gestes tiennent le monde entier en haleine depuis plus d’un mois. Bravo! C’est un concept brillant!

Fatigué de remercier, Kennedy se contentait de répondre par des hochements de tête accompagnés de brefs sourires contraints. Quelque chose le troublait dans cet accueil chaleureux, dans la mièvrerie quasi caricaturale de Dinoli. Il se faisait l’effet d’un homme prêt à subir une attaque, sans savoir d’où le coup viendrait. Bullard semblait décidé à l’encenser:

— Je crois savoir, disait-il, que vous vous occupez de la colonie tout seul…

Kennedy secoua négativement la tête et s’apprêtait à parler de Spalding, mais Dinoli l’en dissuada d’un coup d’œil menaçant et remarqua avec empressement:

— Ted est très modeste, vous savez. Il s’en occupe tout seul, mais il ne le dira pas. D’habitude…

Abasourdi, Kennedy regardait Dinoli mentir sans vergogne et faire, à son propos, des commentaires de père attendri par son rejeton surdoué. Il se garda de protester, mais ses doutes se confirmèrent: ça sentait la magouille. Dans quel but? La réponse ne se fit pas attendre:

— Monsieur Kennedy, je vais vous faire une offre exceptionnelle…

Les mots venaient bien de Bullard, mais le ton grave sur lequel ils avaient été prononcés semblait signifier que les salamalecs étaient terminés, qu’on allait passer aux affaires sérieuses. Les yeux plantés dans ceux de Kennedy, le P.D.G. expliqua sans détour:

— Vous avez réussi à passionner les foules avec des informations de deuxième main, des produits de votre imagination. C’est bien, mais ce serait encore mieux si vous alliez collecter les données sur le terrain!

Bullard marqua une courte pause avant de conclure:

— Je vous offre le voyage!

À cet instant précis, Kennedy émit une sorte de glapissement indéfinissable. Il se sentait incapable d’articuler des mots humains. Le sol semblait se dérober brusquement sous ses pieds. Au bout d’un moment, il réussit à bégayer:

— C’est… c’est… c’est que…

— Je comprends votre émotion, traduisit Bullard, aimable.

Il fit un vaste sourire à Kennedy qui, affolé, appelait Dinoli au secours des yeux. Peine perdue. La moue de celui-ci semblait vouloir dire: «Ose refuser et je t’arrache la peau des fesses.» Coincé, Kennedy réfléchissait rapidement: «Si je refuse, Dinoli me vire! Si j’accepte, Marge me quittera certainement! Dans les deux cas, je suis cuit.» Il décida de gagner du temps:

— Je suis agréablement surpris par votre offre, monsieur Bullard. Mais, si vous pouviez me laisser le temps de réfléchir, d’en parler à ma femme…

— Certainement! Le vaisseau ne part que jeudi prochain après tout. Vous pouvez nous donner votre réponse mercredi soir. Ça suffira largement. Vous êtes libre de refuser, bien sûr. Mais je suis convaincu qu’un petit séjour de trois semaines sur Ganymède donnera plus de crédibilité à la campagne.

Kennedy quitta la pièce d’un pas délibérément lent pour ne pas céder à l’impulsion qui lui commandait de courir. Dès qu’il fut dans l’ascenseur, il se prit la tête entre les mains et grommela:

— Doux Jésus… comment vais-je me sortir de ce pétrin?

Puis, dans un sursaut de révolte comique: «Je n’irai pas: là! Pas question d’aller se geler trois semaines sur un bloc de glace! C’est absolument hors de question! Je raconterai n’importe quoi, mais je refuse d’y aller.»

Quand Kennedy arriva à son bureau, sa détermination n’était plus qu’un vain mot. Ravagé par l’angoisse, il se laissa tomber sur son fauteuil sans un mot. Alarmé, Spalding demanda:

— T’as échappé à la guillotine ou quoi? T’es pas viré, au moins?

Kennedy secoua la tête d’un air las et souffla:

— Non, hélas…

— Hé, ho! Tu me fais peur! Qu’est-ce qui t’arrive?