— La direction me donne la chance inespérée d’aller passer trois semaines sur Ganymède. J’en suis ivre de bonheur… ça se voit pas?
— Le prends pas comme cela. Moi, je trouve ça formidable! À ta place, j’accepterais sur-le-champ.
— On voit bien que t’es pas marié, répliqua Kennedy qui, croyant percevoir une lueur d’avidité dans les yeux de Spalding, traduisit froidement: Ça t’arrangerait que je m’en aille, hein? Comme ça tu pourras t’occuper de la colonie tout seul… au moins jusqu’à la prochaine crise de foie professionnelle. Après quoi, il faudra attendre que je revienne pour réparer les dégâts…
Les yeux étincelants de rage, Spalding trancha:
— Ne me parle pas sur ce ton! Ça fait cinq semaines que nous travaillons ensemble. Je ne t’ai jamais lâché, que je sache? J’ai bossé dur, comme toi. Mais tu es libre de te croire indispensable.
Kennedy dut admettre qu’il n’était effectivement pas indispensable. Le jeune homme faisait bien son boulot et pouvait parfaitement le remplacer sans que le projet en souffre. Confus, Kennedy lui donna une petite tape sur l’épaule et s’excusa:
— Je suis désolé, Dave. J’ai eu un week-end éprouvant. Je ne voulais pas être indélicat. On se remet au travail?
Spalding esquissa un sourire et fit:
— Je comprends ton inquiétude. T’as pas envie de laisser Marge toute seule…
— Oh! m’en parle pas. Je l’entends déjà pousser des hurlements quand je lui en parlerai. C’est pas compliqué: elle déteste rester seule la nuit! Enfin on verra…, conclut-il en sortant de son tiroir une pile de biographies.
Il en examina une rapidement et fit:
— Je crois qu’il est temps de coller un môme à Mary Wells. Passe-moi le dossier médical, s’il te plaît.
Spalding lui remit une chemise contenant un inventaire des maladies que pouvaient contracter les colons et la photo d’une jeune blonde charmante. Un photomontage, fabriqué de toutes pièces par les techniciens de l’agence.
Spalding rédigea les citations de la future maman heureuse, accompagnées des déclarations émues du futur papa et conclut avec les considérations de l’intarissable Lester Brookman. Pendant ce temps, Kennedy, lui, cherchait la photo du futur père dans le dossier iconographique. Il envisagea un instant de faire avorter Mary Wells au bout de trois mois, puis rejeta cette idée: faible pouvoir de mobilisation. Incident peu productif… il valait mieux prévoir des quintuplés! Il inscrivait ce détail dans son agenda lorsque Haugen frappa un coup sec sur sa table et dit:
— On y va, les enfants! La journée est terminée… à moins que vous vouliez rentrer chez vous à pinces.
Dès que Kennedy arriva chez lui, il s’empressa de raconter son entrevue avec Bullard à Marge et conclut avec véhémence:
— Complètement barjos, ces mecs! Ils croient que je vais partir trois semaines… Sans ma femme en plus!
Marge répondit sur un ton détaché:
— Pourquoi pas? Le jeu en vaut la chandelle, à mon avis.
Kennedy s’attendait à tout: des protestations, des cris, des hurlements: à tout sauf à l’appréciation empreinte d’indifférence qu’il venait d’entendre!
Soufflé, il explosa:
— Tu crois vraiment que je vais accepter cette proposition de fou!
Elle posa sur lui un regard calme et fit:
— C’est toi qui décides. Mais puisque tu me demandes mon avis: je crois que c’est une chance inespérée, pour toi, pour ta carrière. Et puis… les voyages dans l’espace sont tellement courants de nos jours! N’importe qui peut y aller, à condition de dépenser une fortune. Toi, tu as l’occasion d’y aller aux frais de la princesse, alors…
Kennedy ne l’écoutait plus. Les yeux fixés dans le vague, il pensait:
«C’est clair: elle veut se débarrasser de moi.»
Mais cette idée lui paraissait énorme. Il insista:
— Tu sais, j’ai jusqu’à mercredi pour me décider. Je leur ai dit que je voulais d’abord en discuter avec toi, que je ne partirais que si tu le veux.
— Je ne m’y opposerai certainement pas, Ted. Tu as une belle carrière devant toi. Je n’ai aucune intention de te barrer le chemin.
CHAPITRE IX
Cosmodrome numéro 7. Le grand jour était arrivé. Le jour du grand voyage. Un voyage que Kennedy redoutait. Les réacteurs soufflaient un vent chaud sur la vaste plaine aride du New Jersey, où se tenait, solitaire, le vaisseau spatial. On eût dit une longue aiguille luisante. Kennedy se tenait délibérément à l’écart du petit groupe de collègues venus l’accompagner. Lugubre, il fixait l’engin qui, bientôt, l’emmènerait dans l’espace en pensant au dernier voyage… à la mort! Watsinski, Spalding, Cameron et Marge étaient en grande conversation. Ils avaient, pour Kennedy, des gueules de conspirateurs. Silencieux, il jetait de temps en temps un regard soupçonneux autour de lui, s’étonnant de la désinvolture avec laquelle le groupe semblait prendre cet événement capital. Watsinski expliquait, sur un ton dégagé:
— Mais il ne risque rien! Ça fait bien un demi-siècle que les voyages spatiaux ne relèvent plus de l’aventure…
Spalding renchérit:
— C’est hallucinant, les progrès réalisés dans ce domaine en cinquante ans! Quand on pense qu’il y a une colonie sur la planète Luna! J’ai toujours dit que les engins spatiaux étaient plus sûrs que les bagnoles!
Marge intervint sans inquiétude réelle:
— Sauf quand ça foire comme ça a été le cas avec les expéditions sur Vénus et sur Mars. Ça a failli tourner au cauchemar!
Cameron haussa les épaules:
— C’est pas un argument, ça! Les gens conduisent chaque jour, malgré les accidents de la route!
Au sol, les vérifications techniques précédant le décollage avaient commencé. L’on chargeait les provisions et le courrier destinés aux chercheurs postés là-haut. Rien à voir avec les télégrammes bidons que Kennedy avait vus à la foire des vacances mondiales. Ici, tout était sérieux; grave; solennel. Un jeune homme dégingandé, en combinaison ample, s’approcha du groupe et demanda:
— Où est M. Kennedy?
Celui-ci s’avança, prit la main que lui tendait le jeune homme qui dit:
— Charles Sizer! Médecin de bord! Suivez-moi, je vous prie.
Kennedy consulta sa montre et protesta, visiblement alarmé:
— Déjà? On ne décolle que dans une heure!
— Oui, mais il faut tout de même un minimum de préparation. Ce n’est pas un voyage ordinaire, quoi qu’on en dise.
À ces mots, le visage de Kennedy s’assombrit. Sizer s’empressa de rectifier:
— C’est un peu plus mouvementé qu’un Paris-New York en avion, mais ce n’est pas la mort. Allons, venez! Le temps presse!
La mort dans l’âme, Kennedy se tourna vers ses amis et annonça avec un geste d’impuissance:
— Ben… je crois qu’il va falloir y aller.
Il marqua une courte pause, tendit maladroitement la main à Marge et bégaya:
— Je peux t’embrasser?
Celle-ci lui tendit la joue et murmura:
— Je suis désolée, Ted.
Kennedy ne comprit pas ce qu’elle voulait dire. Mais ce n’était pas le moment de poser des questions. Sizer était déjà sur la passerelle. Kennedy le rejoignit à grands pas et s’engouffra dans la cabine sans se retourner. D’un coup d’œil sur les lieux, il comprit que le voyage serait plutôt morne. La cabine était faiblement éclairée. On eût dit un boyau métallique étroit, austère. Aucune note de gaieté dans ce décor strictement fonctionnel. Dans l’habitacle, deux hommes manipulaient un tableau de bord complexe où clignotaient de nombreux voyants.
Sizer désigna un hamac suspendu à des poutrelles, près d’un hublot, et ironisa: