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— Gardez-la quelques jours, si cela vous intéresse.

Faute de divertissement, Kennedy accepta. Il regagna sa chambre et se plongea dans l’étude de la langue extra-terrestre, sans grand enthousiasme. Mais, au bout d’un moment, il se surprit à murmurer des phrases, en veillant à ce qu’elles soient conformes au système phonétique mis au point par Engel.

Le lendemain matin, une tempête violente s’abattit sur la région, menaçant d’engloutir les bâtiments sous des dunes de neige. Immobile dans la cour, Kennedy regardait, avec une curiosité mêlée d’horreur, un torrent d’ammoniaque solide se déverser rageusement sur la plaine dans un fracas de fin du monde. Le paysage, si calme d’ordinaire, semblait subitement pris de folie: le vent fouettait la neige avec fureur, sifflait, grondait, hurlait, envoyait des vagues duveteuses tourbillonner dans l’espace tourmenté et absolument blanc, sculptait la neige fraîchement tombée en d’étranges figures spiriformes. Bientôt vint le silence… l’ennui.

Le cinquième jour, Kennedy poursuivait son apprentissage linguistique quand on frappa impérieusement à sa porte. Il fit disparaître la brochure sous son oreiller, ayant reconnu la voix rauque de Jaeckel qui haletait:

— Descendez vite! Il y a des indigènes dehors.

Kennedy ne se le fit pas dire deux fois. Il dévala les escaliers menant à la salle commune où Gunther, déjà en combinaison, semblait l’attendre:

— Magnez-vous! gronda-t-il, aimable, tandis que Kennedy, excité comme un pou, enfilait maladroitement sa combinaison.

Ils étaient quatre. À quelques mètres du sas qui venait de s’ouvrir. Nus, à l’exception du petit bout d’étoffe grisâtre entourant leurs reins. Kennedy les scrutait intensément: ils avaient un teint cireux, des bouches en forme de demi-cercle tristes et sans lèvres. Gunther expliqua, presque détendu:

— Ceux-ci viennent de la tribu la plus proche, à une trentaine de kilomètres à l’ouest. Ils viennent nous voir une fois par semaine — terrestre — pour faire un brin de causette.

Fasciné, Kennedy écouta un Gany parler à Gunther d’une voix basse, monocorde. Il put même saisir quelques mots. Certes, il était loin de maîtriser la langue, mais ce qu’il crut comprendre l’intéressait énormément. Avec un masque dénué d’expression intelligible, le Gany semblait dire:

— Encore une fois… laissez-nous… êtres haineux… ingérence… quand vous serez partis… bientôt…

Frustré, Kennedy tendait l’oreille tant qu’il pouvait mais ne put saisir un traître mot de la réponse de Gunther. Celui-ci avait débité ses mots à la vitesse d’une mitrailleuse. Mais quand le Gany reparla de sa voix posée, Kennedy put traduire:

— Tristesse… peine… jusqu’à départ… sacrilège…

Au bout d’un moment, Kennedy n’y tint plus. Il s’impatienta:

— Mais enfin, pouvez-vous m’expliquer ce qui se passe?

Une gêne réelle apparut sur le visage du linguiste. La mâchoire crispée, Gunther trancha:

— Nous leur proposons des marchandises en échange des droits d’exploitation. Et le chef de village nous dit quel est le meilleur moment pour la livraison.

Il foudroya Kennedy du regard et conseilla:

— N’interrompez surtout pas les négociations, vous risquez de les perturber.

Surpris, Kennedy sourcilla. Il était persuadé que les indigènes demandaient l’évacuation immédiate de leur territoire et que les Terriens s’y opposaient. Mais comment en être sûr? Le porte-parole avait repris son discours, sans haine, sans agitation visible. Aucun signe d’impatience, de colère dans son attitude, dans son ton. Kennedy en conclut qu’il s’était peut-être trompé et ironisa intérieurement:

— C’est peut-être ce qu’on appelle une colère froide…

Très digne, le chef avait répété son premier propos, puis avait ramené sa tête en arrière dans une sorte de salutation rituelle, en exhalant une bouffée de fumée blanche par la bouche. Gunther avait prononcé des mots incompréhensibles, en guise de réponse.

Les indigènes opinèrent du chef et émirent, à l’unisson, une diphtongue que Kennedy saisit sans équivoque. Il répondit automatiquement, en même temps que les autres:

— Ah-yah!

Interloqué, Gunther se tourna vers lui comme un fouet. Ses yeux semblaient lancer des flammes:

— Répétez donc ce que vous venez de dire!

Il s’échauffait tout en parlant:

— Où avez-vous appris cela? Et pour commencer, qui vous a permis d’apprendre le gany? Vous savez que je pourrais vous faire fusiller sur-le-champ pour cela! Rien à foutre que vous soyez couvert par Bullard!

CHAPITRE XI

La mâchoire décrochée de surprise, Kennedy, figé sur place, regardait d’un air hébété, le directeur qui fulminait:

— Où avez-vous pris ce mot, hein?

Il ne répondit pas immédiatement, tentant de maîtriser la rage noire qu’il sentait monter en lui. Le linguiste intervint, visiblement apeuré:

— Vous fâchez pas, Gunther. C’est le seul mot qu’il connaisse.

Les deux hommes se tournèrent aussitôt vers Engel. Kennedy le fixait d’un air étonné, Gunther, avec une moue dubitative. Il le menaça de ses yeux durs et gronda:

— Comment le savez-vous?

D’une voix craintive, Engel mentit:

— Je le lui ai appris tout à l’heure, sans le vouloir. Mais je jure qu’il ne sait rien d’autre.

Cette explication parut satisfaire Gunther. Il pointa un doigt menaçant vers le linguiste et recommanda:

— Surveillez votre langue, ou il vous en cuira!

Puis, se tournant vers Kennedy:

— Vous, occupez-vous de vos oignons, vu?

Kennedy secoua la tête d’un air amusé. Puis, sur un ton glaciaclass="underline"

— Jouez au petit dictateur si cela vous chante, mais moi, je ferai ce que je voudrai. Je ne suis pas sous vos ordres! Je ne suis ici que parce que Bullard me l’a demandé! Continuez à me menacer et vous verrez ce qui vous arrivera!

Gunther eut un reniflement sans humour:

— Dites à Bullard que je l’emmerde! Suivez-moi! Nous allons régler nos comptes à l’intérieur.

Il désigna Jaeckel d’un signe de la tête et aboya:

— Ouvrez-moi ce sas, en vitesse!

Gunther poussa la porte de sa chambre d’un geste vif et laissa passer Kennedy. Celui-ci laissa errer son regard sur la pièce nettement mieux équipée que les autres et prit place sur le lit simple, mais confortable. Gunther sortit de son armoire une bouteille, deux verres, et demanda, presque courtoisement:

— Scotch?

Surpris par le ton aimable, Kennedy sourcilla intérieurement. Il hocha la tête et précisa:

— Sec, de préférence.

Gunther versa deux whiskies, en silence, tendit un verre à Kennedy et dit, avec une gêne réelle:

— Je suis désolé pour tout à l’heure. Je me suis emporté pour un rien. C’est que la vie n’est pas facile ici. Bien au contraire. J’essaie de maintenir une discipline de fer et de la respecter moi-même. Mais de temps en temps, je craque et je pousse un coup de gueule. Il se trouve que c’est tombé sur vous, mais je ne vous en veux pas, ç’aurait pu être Jaeckel, Palmer, ou Engel.

Détendu, mais sur ses gardes, Kennedy rappela dans un sourire:

— Pour un peu, vous m’auriez effectivement envoyé devant un peloton d’exécution.

Puis, sur un ton sérieux:

— J’ai l’impression qu’il est interdit de parler le gany. Pourquoi?

Gunther hésita, cherchant visiblement une issue des yeux, une réponse convaincante:

— En fait, commença-t-il en choisissant soigneusement ses mots, ce n’est pas vraiment interdit. Il s’agit d’une mesure préventive destinée à nous prémunir contre les risques de concurrence. Imaginez que quelqu’un apprenne le gany pour le compte d’un concurrent, qu’il le fasse à notre insu: nous perdrions tout simplement le marché! Voyez ce que je veux dire?