Kennedy hocha la tête, dubitatif, mais impassible:
— Dois-je comprendre que vous me soupçonnez d’es…
— Oh non! Je ne vous soupçonne de rien du tout. Simplement, il nous faut prendre nos précautions. L’affaire est trop importante, vous comprenez?
Kennedy ne crut pas un mot de cette histoire, pourtant, il assura:
— Je comprends, je comprends.
Gunther le raccompagna à la porte. Comme Kennedy allait partir, il le retint, un instant, par le bras, et demanda, sur un ton embarrassé:
— Rendez-moi un service: oubliez l’incident de tout à l’heure si vous avez un rapport à faire…
Kennedy promit, avec une sorte de sourire:
— Ne vous en faites pas. Je n’en parlerai pas.
Perplexe, il se dirigea lentement vers sa chambre. Gunther lui avait menti. Cela ne faisait aucun doute dans son esprit. Mais pourquoi? Tout en avançant, il réfléchissait:
«Des concurrents éventuels? Impossible: aucune entreprise américaine n’est en mesure de rivaliser avec la SDEE. C’est un État dans l’État. Bien plus puissant que IBM et la General Motors réunis, autrefois… L’explication de Gunther ne tient pas debout…»
Kennedy s’immobilisa brusquement, comme frappé par une illumination. Il murmura, halluciné:
— Non. La réponse est ailleurs! Gunther veut absolument me cacher que les Ganys s’opposent à leur présence depuis le début, que la SDEE a décidé de les exterminer dès le départ…
Puis, dans une sorte de prise de conscience tardive, mêlée d’horreur, il glapit:
— Mais c’est l’agence qui est chargée de rationaliser le génocide! Les Ganys sont trop éloignés de l’espèce humaine pour que leur disparition émeuve les Terriens… Surtout si on fait croire qu’ils sont les agresseurs…
Atterré, Kennedy ferma les yeux et soupira:
— Quand je pense que j’ai participé à cette sale besogne…
Il revit rapidement des images de ses disputes avec Marge et murmura, furieux contre lui-même:
— Même Spalding avait compris! Sombre imbécile!
Il reprit sa marche d’un pas décidé, avec la ferme intention d’apprendre le gany, mais ralentit le pas aussitôt. La porte de sa chambre était grande ouverte.
Les sens en alerte, il avança sur la pointe des pieds, flairant une fouille surprise, une manœuvre de Gunther. Il décida de s’encadrer dans la porte d’un bond, genoux fléchis, les bras tendus en avant comme pour parer une attaque, inspecta la pièce d’un coup d’œil, et confus, retrouva son attitude normale. Engel s’était installé sur le lit pour l’attendre. Il sursauta dès que Kennedy surgit, puis, lui adressa un sourire nerveux.
Soulagé, Kennedy souffla:
— Vous m’avez fait peur! À propos, merci pour tout à l’heure. Vous êtes intervenu au bon…
Le linguiste en profita pour placer:
— Justement. Je dois reprendre la brochure, sans délai.
Kennedy sourcilla:
— Reprendre la brochure? Pourquoi?
Engel blêmit instantanément et hoqueta:
— Gunther me tuerait s’il savait que je vous l’ai donnée. Où est-elle?
Kennedy sortit, de dessous l’oreiller, la brochure écornée et la tint bien haut comme pour défier Engel. Comme celui-ci allait s’en emparer, Kennedy la fit passer rapidement derrière son dos. Furieux, Engel hurla:
— C’est un document secret! Rendez-le-moi immédiatement!
Kennedy considéra un moment la grande asperge pâle qui le menaçait et laissa tomber:
— Document secret? Voyez-moi ça! Pourquoi donc?
Au comble du supplice, Engel supplia dans un débit précipité:
— Ça n’a pas d’importance! Ma vie est en danger? Rendez-la-moi!
Kennedy coinça le document sous son aisselle et répondit, catégorique:
— Je n’en ai pas l’intention. Votre travail est passionnant. Vous vouliez m’épater? Eh bien, c’est chose faite. J’ai décidé d’apprendre le gany jusqu’au bout.
Les yeux plantés dans ceux de Kennedy, le linguiste répliqua:
— Donnez-la-moi immédiatement ou je dis à Gunther que vous l’avez volée!
Kennedy persifla:
— Ouh! que c’est vilain de mentir et de faire chanter les copains!
Puis, redevenant sérieux, il fixa le visage défait et sans autorité du linguiste et suggéra:
— Si vous me laissez la brochure, Gunther n’en saura rien. Je vous la rendrai avant mon départ. O.K.?
Engel ne répondit pas. Il tripotait nerveusement ses mains et semblait réfléchir. Kennedy enchaîna:
— Comme vous voudrez! Allez trouver Gunther pour lui dire ce que vous m’avez dit. Mais il suffira que je dise la même chose pour vous coincer sans problème. Car vous aurez du mal à expliquer pourquoi vous m’avez protégé, tout à l’heure.
Engel haussa les épaules sans grande conviction:
— Gunther ne vous croira pas. Il a confiance en moi.
Kennedy gloussa:
— Me faites pas rire! Gunther est un paquet de nerfs. Il n’a même pas confiance en son ombre. Reprenez le dico, et je lui dis tout. Ma parole contre la vôtre.
La mort dans l’âme, le linguiste céda:
— D’accord, mais la prochaine fois, évitez de la ramener! Bouclez-la, quand vous serez en présence de Ganys! Je n’ai aucune envie de mourir et encore moins ici.
Kennedy rit de la trouille qui animait les yeux et les gestes du linguiste et promit:
— C’est entendu. La prochaine fois, je la bouclerai.
Puis:
— Au fait: ils reviennent bien la semaine prochaine, non?
Amer, Engel jeta:
— Allez demander à Gunther!
Kennedy insista, dubitatif:
— Il se pourrait qu’il n’y ait pas de prochaine fois, n’est-ce pas?
Engel ignora la question. Et regagna sa chambre. Sans un mot.
Trois jours passèrent, calmes, sans incident. Kennedy entamait sa deuxième semaine sur Ganymède et s’absorbait dans l’étude de la langue locale. Tard dans la nuit, il répétait des phrases à haute voix au désespoir de son voisin qui devait donner de grands coups hargneux contre le mur pour le faire taire.
Une nuit, Gunther lui permit de sortir en compagnie de Palmer, le géologue. C’était un jeune homme d’abord facile, décontracté et plutôt direct. Dès qu’ils eurent franchi le sas, Kennedy leva les yeux vers le ciel et les referma aussitôt en hoquetant de surprise. Autour de Jupiter, figé dans l’espace, trois lunes exécutaient un ballet à la limite du cauchemar et du fantastique. Elles apparaissaient successivement dans la nuit noire comme par enchantement, avançaient vers l’énorme planète en tourbillonnant sur elles-mêmes à une vitesse vertigineuse, puis s’éclipsaient.
Les yeux rivés au ciel, Kennedy suivait ce spectacle ahurissant sans trop y croire. Palmer, lui, fixait le sol. Il émanait de la neige bleutée et étrangement belle, dans la nuit, un silence irréel qui semblait le subjuguer.
Kennedy se tourna vers lui et souffla, halluciné:
— Fabuleux, n’est-ce pas?
Le géologue sourit:
— La première fois, oui! C’est beau à couper le souffle, mais au bout de huit mois, on s’en lasse!
Il marqua une courte pause avant de proposer:
— Si on rentrait? Je tombe de sommeil.
Kennedy hésita un moment et suggéra:
— Je préférerais aller voir un village gany.
Comme il s’y attendait, Palmer répliqua:
— Il vous faudrait une autorisation écrite de…
Le geste las, Kennedy changea aussitôt de conversation, tout en suivant Palmer qui rebroussait déjà chemin:
— J’ai cru comprendre que vous avez trouvé des minerais uraniques ici.