Выбрать главу

La porte du sas se referma. Ils ôtèrent leurs combinaisons. Palmer reprit:

— Des éléments transuraniques? Sur Jupiter peut-être, mais pas ici…

Il ajouta dans une sorte de sourire:

— … à moins que nos connaissances concernant la composition des écorces planétaires soient erronées!

La sincérité de Palmer ne faisait aucun doute. Kennedy n’y comprenait plus rien. Perplexe, il insista:

— Pourtant, la documentation mise à notre disposition par Bullard précise que l’abondance de minerais radioactifs, sur Ganymède, pourrait provenir de la présence d’éléments transuraniques à l’état pur.

Palmer secoua la tête d’un air navré, et expliqua calmement:

— Écoutez: j’ai passé cette région à la poêle pendant six mois. S’il y avait des éléments transuraniques ici, je serais le premier au courant, vous pensez pas?

Kennedy approuva d’un signe de la tête. Palmer conclut, sans hésitation:

— Croyez ce que vous voulez. Pour ma part, je sais qu’il y a ici des minerais radioactifs en quantité dérisoire. Vraiment rien qui vaille la peine de se lever la nuit en tout cas. Je vais même me coucher!

Kennedy l’accompagna du regard un moment, puis regagna sa chambre tout en réfléchissant. Il supposa avec un soupir de consternation:

— C’est clair: Bullard et ses sbires ont décidé de s’approprier cette planète, pour des raisons hégémoniques, sans avoir à débourser un rond. Les troupes des Nations Unies feront le boulot à leur place.

Il avait murmuré ces mots, sans trop y croire: un tel projet conçu par des Terriens. Cinquante ans après la pacification de leur planète!… Pourquoi pas, après tout?

Pensant à la technologie primitive des Ganys, Kennedy conclut:

— Les guerres d’oppression n’ont cessé, sur Terre, qu’à partir du moment où l’humanité entière a accédé à l’égalité technologique: les Ganys ont remplacé les Peaux-Rouges d’autrefois, parce qu’il n’y a plus rien à conquérir sur Terre.

Le lendemain, Kennedy rencontra Gunther par hasard et demanda:

— Le chef de village revient bien demain, n’est-ce pas?

Gunther se donna une tape sur le front et s’exclama:

— Oh! J’avais oublié de vous dire: la visite a été reportée à une date ultérieure.

Méfiant, Kennedy sourcilla. Gunther expliqua, d’un air navré:

— Vous ne les reverrez certainement pas. Ils célèbrent, depuis hier, une saison sacrée qui leur interdit tout contact avec des étrangers.

Kennedy eut un faible sourire et laissa tomber:

— Elle se termine quand, cette saison?

— Dans cinq jours. Un mois terrestre si vous préférez.

Flairant un coup monté, il se contenta de remarquer:

— Dommage. Je serai déjà parti. Il ne me reste plus qu’une semaine à passer ici.

Gunther haussa les épaules et s’éloigna. Kennedy réfléchit un moment et décida d’aller voir Engel.

CHAPITRE XII

Kennedy arriva dans la chambre comme un boulet, faisant sursauter le linguiste qui lisait. Celui-ci lâcha aussitôt son ouvrage pour regarder, d’un air affolé, le visiteur qui maintenant verrouillait la porte avec la brutalité d’un homme décidé à faire un mauvais coup.

Il bondit sur ses jambes et tenta de menacer, mais d’une voix trop molle pour impressionner:

— Ouvrez, ou je crie!

Kennedy l’en dissuada d’un coup d’œil chargé de violence et intima:

— Procurez-moi une jeep, un fusil et arrangez-vous pour que je puisse sortir d’ici sans être vu. C’est pas compliqué: on éteint les lumières à 01:00 heure.

Engel déglutit. Il avait les traits tirés. Kennedy perçut une sorte de lassitude dans ses yeux jaunis par on ne sait quel tourment. Peut-être redoutait-il le jour où Gunther découvrirait la vérité à propos du dictionnaire? Sans soutenir le regard dur de Kennedy, il essaya de protester, mais s’entendit interrompre brutalement:

— Rasseyez-vous! Et surtout ne faites pas le mariole! C’est oui ou c’est non?

Engel ne répondit pas. La tête baissée, il tripotait nerveusement ses mains, serrait les dents comme pour réprimer des larmes de rage. Kennedy remarqua ses ongles rongés jusqu’au sang et s’empressa d’étouffer le sentiment de pitié qu’il sentit monter en lui. Il répéta d’une voix glaciale:

— La jeep et le fusil… ou je parle!

Il marqua une courte pause et précisa:

— Je peux mentir avec beaucoup de persuasion, vous savez. C’est mon boulot. Alors, c’est oui ou c’est non?

Engel secoua mollement la tête et murmura dans un reniflement:

— C’est oui.

À cet instant, quelque chose sembla céder en lui car il se mit à sangloter bruyamment, se couvrant le visage de ses mains tremblantes. Peiné, Kennedy lui donna une petite tape sur l’épaule et dit doucement:

— Je ne vous veux aucun mal, vous savez. J’agis par nécessité.

Le linguiste cessa de pleurer brusquement. Il se retourna vers Kennedy comme un fouet et hurla:

— Gardez vos salades pour vous!

Il s’essuya rapidement les yeux et lança:

— Pour quand voulez-vous la jeep et le fusil? C’est tout ce qui m’intéresse!

Cette nuit-là, Kennedy quitta le poste.

Il vérifia que le fusil était chargé, monta dans la jeep et démarra. Rappela, par radio, à Engel qui refermait le sas:

— Soyez là à 06:00 précises. Et tout seul, à tant faire!

Engel grogna:

— Je serai là. Mais seul, je ne peux pas le garantir!

Kennedy fonça vers le village le plus proche, en se conformant aux indications de Gunther. Il n’eut aucun mal à s’orienter, la jeep étant équipée d’une boussole. Au bout de vingt minutes, il aperçut, niché entre deux rochers pointus, un assemblage d’igloos bleuâtres construits le long d’une rivière de paraffine. Une dizaine de créatures équipées de filets et de cannes péchaient en silence. D’autres allaient et venaient. Le tout laissait une impression de fourmilière en pleine activité. Elles aperçurent les feux de la jeep et se figèrent. Kennedy stoppa à une centaine de mètres et marcha vers eux, armé du fusil et du lexique, le cœur battant la chamade. Les créatures, immobiles, semblaient le fixer. Kennedy s’approcha et énonça lentement en gany:

— Je suis un ami. Je cherche le chef du village.

Un Gany se détacha du groupe, pour l’examiner longuement de ses yeux enfouis sous des plis de chair grisâtre et supposa:

— Vous êtes le nouveau, n’est-ce pas?

Vachement physionomiste!

Surpris et soulagé d’avoir été reconnu, Kennedy répéta:

— C’est cela. Je suis un ami.

Pour lui, ces créatures se ressemblaient toutes: forte carrure, taille moyenne. Mais le plus impressionnant, en dehors de leur peau, c’était leurs corps grumeleux, et leurs têtes aplaties et sans nez, fixées directement sur leurs troncs. Leurs mains épaisses avaient six doigts. Tout en les dévisageant, Kennedy réalisait peu à peu la singularité de la situation et pensait, halluciné:

«Ce ne sont pas des humains… Dire que je suis là, en train de discuter avec des… extra-terrestres!»

Ce mot déclencha en lui un flot d’adrénaline qui l’ébranla, momentanément. Un Gany arrivant du village s’approcha de lui d’un pas décidé et dit fermement, mais sans méchanceté:

— Allons! Ne dérangez pas les pêcheurs! C’est une tâche sacrée.

Il scruta Kennedy de ses yeux dénués d’expression et énonça:

— Je suis le chef du village. Et vous?

Kennedy pointa vaguement un doigt en direction du poste:

— Je viens de là-bas.

— Certes, mais vous n’êtes pas comme les autres.

Sans trop savoir ce que le Gany entendait par là, Kennedy confirma: