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— En effet, je ne suis pas leur ami.

Le chef eut un air navré et conclut:

— Alors, ils vous tueront. Ils tuent tous ceux qui ne leur ressemblent pas.

Inquiet, Kennedy s’enquit:

— Ils ont déjà tué des gens de votre peuple?

— Non. Mais, ils nous menacent de mort parce que nous leur demandons de partir. Leur chef refuse et parle d’amener d’autres créatures de votre espèce. Nous ne nous y opposerons pas, mais cela nous fait beaucoup de peine.

Ils continuèrent de discuter tout en marchant vers le village, le chef parlant lentement pour se faire comprendre. Il disait de sa voix monocorde et un peu rauque:

— Votre peuple ne nous connaît pas. Nous sommes ici chez nous. Notre tribu a choisi de vivre et de mourir ici depuis des centaines et des centaines de jours. Pourquoi ne pas aller s’installer sur le territoire d’un autre clan? Ce n’est pourtant pas l’espace qui manque!

Il marqua une courte pause et enchaîna:

— Nous ne savons pas ce qu’ils veulent. Mais une chose est sûre: les échanges culturels ne les intéressent pas.

Kennedy sourcilla, se demandant s’il avait bien entendu. Cette créature parlait comme un diplomate moderne, manipulait avec une aisance extraordinaire des concepts dont le raffinement tranchait avec la rudesse de l’environnement, la simplicité apparente du mode de vie.

Le chef soupira:

— Nous aimerions pourtant apprendre d’eux et leur enseigner des choses.

— Quoi, par exemple?

— Notre mode de vie. Le respect de l’être. La compréhension des flux de l’existence.

Kennedy hochait la tête, abasourdi. Le Gany poursuivait:

— Ils nous prennent pour de simples pêcheurs parce que nous n’avons ni fusils, ni machines pour aller dans le ciel. Mais nous avons une civilisation.

Intrigué, Kennedy proposa:

— Parlez-m’en un peu, voulez-vous?

Le Gany s’assit sur un grand rocher aplati, invita Kennedy à s’y installer et expliqua:

— Nous n’avons pas de livres. Notre environnement ne permet pas de tels luxes, mais prenons notre langue, par exemple. Vous la trouvez facile, n’est-ce pas?

— Très facile, en effet.

— Eh bien, cette simplicité est le résultat de plusieurs années de travail.

Il s’interrompit pour regarder Kennedy:

— Vous comptez passer beaucoup de temps parmi nous?

Kennedy consulta sa montre:

— J’ai encore trois heures devant moi.

Pendant trois heures, Kennedy, émerveillé, eut un petit aperçu de la culture locale. Loin d’être des barbares primitifs, les Ganys possédaient une tradition orale, une poésie et une philosophie d’une densité impressionnante, axées essentiellement sur l’apprentissage de la résignation aux lois irréversibles de l’univers. Ils savaient espérer, même dans les pires conditions. Accepter, avec gratitude, tout ce qui pouvait leur échoir.

Kennedy avait écouté attentivement quelques poèmes très imagés, très évocateurs, contrairement à ce qu’avait dit l’ethnolinguiste. Il réalisa, pour la première fois, qu’un peuple sans écriture n’était pas forcément un peuple sans culture. Il quitta son hôte à regret et promit de revenir tous les soirs jusqu’à son départ.

À 05:59 exactement, la jeep s’immobilisa devant le sas qui s’ouvrit aussitôt. Kennedy s’empara du fusil et le pointa dans la direction de Engel, pour le cas où Gunther lui aurait tendu une embuscade.

— Vous êtes seul?

— Ouais. Vous pouvez ranger votre tromblon! Ils dorment tous comme des loirs.

Engel l’aida à pousser la voiture à l’intérieur, à ôter sa combinaison. Il était bien seul, mais mort de trouille.

Il râla:

— J’ai passé la nuit à contempler le plafond de ma chambre. Où diable étiez-vous passé?

Kennedy le foudroya du regard:

— C’est votre affaire?

Il en voulait au linguiste de lui avoir menti. Il le fixa un moment et ironisa:

— Je croyais que les langues agglutinantes étaient d’une simplicité affligeante. Que les Ganys avaient une culture pauvre!

Une lueur ambiguë passa dans les yeux de Engel. Il répliqua froidement:

— Je ne vois pas ce que vous voulez dire.

Furieux, Kennedy le saisit par le bras et souffla:

— Menteur! Vous êtes bien placé, au contraire, pour savoir que les Ganys ont une culture orale extraordinaire. Et vous avez l’intention d’assister à leur massacre sans protester?

Il le relâcha brutalement et conclut sur un ton décidé:

— Croisez-vous les bras, si vous voulez, mais moi, je ne laisserai pas faire!

Puis, les mains tendues en avant, dans un geste de supplication:

— Il faut empêcher ce génocide, Engel. Vous pouvez m’aider!

La mâchoire crispée, le linguiste rétorqua:

— Laissez-moi en paix! Je ne veux pas tremper dans vos manigances!

Kennedy secoua la tête lentement, avec des yeux pleins de détermination et défia:

— Vous m’aiderez, Engel! Que vous le vouliez ou non! Vous ferez quelque chose pour sauver ces gens, au lieu de rester là à aligner des déclinaisons et des verbes transitifs!

CHAPITRE XIII

Après deux nuits de discussion passionnée avec le chef gany, Kennedy, subjugué, résolut de trouver un subterfuge pour le rencontrer le jour. Il avait l’impression, à la fois exaltante et frustrante, de découvrir, au compte-gouttes, une philosophie profonde, apaisante. Un univers fantastique qu’il allait quitter au bout d’une semaine d’investigations superficielles. Il décida de faire en sorte que l’ethnolinguiste lui serve systématiquement de guide, avec l’aval de Gunther. Mais, au lieu de musarder autour des collines, ils passaient de longs moments à écouter le chef gany, Kennedy notant, avidement, ses propos, Engel manifestant un intérêt réel, mais muet. Ce qui exaspérait Kennedy. Un jour, il explosa:

— Mais dites quelque chose, bon sang! Ces créatures ne sont pas des imbéciles, reconnaissez-le au moins!

Engel avoua, taciturne:

— Vous ne m’apprenez rien. Je le sais depuis le début…

Kennedy émit un rire sec:

— Mais vous préférez vous taire: c’est tellement plus commode!

Engel contra, excédé:

— Je suis payé pour étudier le gany, pas pour casser la baraque!

Kennedy râla, écœuré:

— Vous êtes docile comme un mouton! Moi aussi, j’étais comme vous. Grassement payé pour la boucler. Mais, c’est fini, l’époque du panurgisme! Je vais rassembler des preuves en béton pour couler Bullard! Vous avez vu mon carnet de notes: de la dynamite, n’est-ce pas?

Engel recommanda:

— J’espère que l’explosif ne vous pétera pas dans les mains! Planquez bien vos notes, si vous tenez à votre peau.

L’air soupçonneux, Kennedy menaça:

— Je vous conseille de ne pas en parler à Gunther… à moins que vous vouliez couler avec moi.

Dès qu’ils arrivèrent au poste, Kennedy s’enferma dans sa chambre, avec l’intention de compléter ses notes, plongea distraitement une main sous l’oreiller, mais se figea aussitôt, les yeux immenses: le carnet semblait avoir disparu! Pris d’une peur panique, il souleva l’oreiller, plongea à quatre pattes sous le lit, en priant de toutes ses forces pour que le carnet…

À cet instant précis, la voix rauque de Gunther tonna derrière la porte:

— Kennedy! Ouvrez!

Il resta un moment cloué sur place, sentant les battements de son cœur s’accélérer, puis alla ouvrir. Le directeur était là, escorté par trois hommes, écumant visiblement de rage, en dépit de son regard glacial. Il écarta brutalement Kennedy du coude pour entrer, brandit le carnet et fit: