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— Pouvez m’expliquer ce que c’est?

Gardant son sang-froid, Kennedy répondit presque avec désinvolture:

— Ce sont des notes que j’ai rédigées pour mon boulot.

On eût dit que Gunther n’attendait que cela pour exploser. Il rugit:

— Ne me prenez pas pour un imbécile, Kennedy! Vous avez vu des Ganys en secret! Avouez!

Excédé, l’accusé s’étrangla:

— Oui! J’ai discuté avec eux, et alors? Qu’est-ce que ça peut vous foutre?

Au comble de la fureur, Gunther reprit calmement:

— Ce que ça peut me foutre? Je vais vous le dire, moi.

La voix se modula brusquement en un grondement:

— Vous avez violé le règlement! Bafoué la discipline! Semé la pagaille! Personne n’a le droit de désobéir à mes ordres! Vous…

Kennedy l’avait regardé comme on fixe un caractériel en train de piquer sa crise. Il coupa sèchement:

— Ne me bassinez pas avec votre règlement à la noix, Gunther! Je n’ai aucun compte à vous rendre…

Gunther ricana:

— Vraiment?

Se tourna vers ses hommes et ordonna:

— Emmenez-le!

Puis, à Kennedy qui s’était laissé neutraliser sans faire d’histoires:

— On n’aime pas beaucoup les espions chez nous. J’enverrai le carnet à Bullard avec un rapport qui suffira à vous faire pendre!

On boucla Kennedy dans une petite pièce obscure au sous-sol. Pas de lit, pas de livres, aucune ouverture, à l’exception de la porte verrouillée, derrière laquelle un homme faisait la sentinelle. Assis dans un coin, les yeux rivés sur la porte par laquelle filtrait un peu de lumière, Kennedy pensait au chef gany. À cette créature qui lui avait enseigné les secrets de l’espoir, de l’endurance. Il avait appris des tas de choses à l’université, mais jamais on ne lui avait appris à se connaître, à se dominer, à chercher la paix intérieure. Certes, il gravissait les échelons chez Dinoli. Mais, à la réussite matérielle répondait toujours l’angoisse quotidienne. Il avait pris beaucoup de risques, mais ne regrettait rien.

Il sursauta. Quelqu’un trifouillait dans la serrure!

Il bondit sur ses jambes, s’attendant à voir arriver Gunther. À sa grande surprise, c’est l’ethnolinguiste qui entra, tout penaud, tenant maladroitement une grosse clé. Kennedy le fixa sans rien dire, avec des yeux pleins de rancune. Puis, sèchement:

— Qu’est-ce que vous fichez ici?

— Gunther m’a chargé de vous surveiller…

— Et de me faire parler, certainement. Je n’ai que faire de la compagnie d’un mouchard. Dehors!

Le linguiste se disculpa, visiblement peiné:

— Je n’y suis pour rien, je vous le jure! Gunther est soupçonneux de nature. Il a fait fouiller votre chambre en notre absence. J’en suis navré, croyez-moi.

Kennedy rétorqua, amer:

— Pas plus que moi! Je vais rentrer sous bonne escorte, pour finir en prison.

Changeant brusquement de ton:

— Vous êtes retourné au village pour leur expliquer pourquoi je n’y suis pas revenu, j’espère?

Engel murmura, terrifié:

— J’y ai pensé, mais j’ai eu peur.

Kennedy regarda le visage défait du linguiste, puis la clé. Une idée folle se formait dans son esprit. Il consulta sa montre: 03:30. Engel intercepta aussitôt l’idée et glapit:

— Mais vous êtes fou, ma parole! Gunther me soupçonne certainement, sinon, pourquoi m’aurait-il demandé de remplacer Jaeckel?

Kennedy répliqua, logique:

— Parce que Jaeckel a plus de boulot que vous, c’est tout!

Engel eut une moue dubitative, Kennedy insista:

— Je ne vous demande pas de me relâcher. Seulement de m’accompagner en traîneau à moteur jusqu’au village pour aller m’excuser. Après cela, vous pourrez m’enfermer. De toute façon, où irais-je, si je prenais la fuite? Réfléchissez!

Après un instant d’hésitation, le linguiste céda. Ils enfilèrent rapidement leurs combinaisons. Engel ouvrit le sas, sauta dans le traîneau, près de Kennedy, au moment précis où Gunther apparut, braquant sur eux la lumière aveuglante d’une grosse torche. Trois hommes l’accompagnaient. Kennedy sentit le linguiste se figer et murmura:

— Ne bougez surtout pas!

Gunther s’immobilisa à quelques mètres, éclaira brutalement la face du linguiste raide comme une statue et constata:

— C’est vous qui l’aidez, petit futé! Vous croyiez que je ne le savais pas?

Il éblouit Kennedy de sa torche avec un ricanement amusé:

— Où croyez-vous pouvoir aller, avec ce machin? Allons, descendez! Mais, cette fois, je vous jure qu’aucun de vous n’aura l’occasion de revoir le ciel avant le départ de ce foutu vaisseau!

Sans se tourner, Kennedy chuchota:

— Accrochez-vous bien! Je vais démarrer!

Gunther grondait, fou furieux:

— Descendez en vitesse ou je viens vous chercher!

Joignant l’acte à la parole, il fit un pas en avant, mais recula de deux, évitant de justesse le traîneau qui s’était soulevé d’un bond, avait fait un superbe vol plané, avant d’atterrir sur la neige dans un «plouf» sonore.

Gunther réagit… Une seconde trop tard:

— Tirez! Tirez donc! Espèce de crétins!

Il hurlait à pleins poumons, malgré les crépitements secs et rapides des mitrailleuses qui, maintenant, trouaient le silence de la nuit. Tapi dans le traîneau, Kennedy esquivait les balles de son mieux, priant pour que le réservoir reste intact, s’agrippant farouchement à la machine qui se soulevait et retombait au gré des bosses. Quand ils furent hors d’atteinte, il décida de foncer vers l’est pour semer leurs poursuivants. Engel se taisait, apparemment pétrifié de terreur. Tout en conduisant, Kennedy siffla pour masquer sa propre peur:

— Nous avons eu chaud, hein!

Le linguiste ne répondit pas. Kennedy enchaîna:

— Allons, détendez-vous, nous les avons semés. Nous serons au village dans un quart d’heure! Gunther n’ira pas nous chercher là-bas: planque trop facile!

Il marqua une courte pause, puis:

— Je doute que ce mec comprenne le bien-fondé de notre action. Enfin… de mon action. Vous, vous n’êtes embringué dans cette histoire que par hasard. Je suis désolé, Engel, mais il fallait que quelqu’un agisse. Mais ne vous en faites pas, nous nous en sortirons. Je ne sais pas encore comment, mais nous trouverons un moyen. O.K.?

Silence.

Kennedy s’irrita brusquement:

— Mais parlez, bon sang! La peur vous a coupé la langue, ou quoi!

Toujours pas de réponse. Affolé, Kennedy se tourna vers son compagnon, se demandant si…

Et il eut raison. Une balle avait percuté le casque du linguiste, le privant instantanément d’oxygène. Il s’était probablement raidi sur-le-champ. Sans avoir le temps de souffrir, encore moins de réaliser ce qui lui arrivait. Terrifié à l’idée d’avoir monologué avec un mort pendant près d’une demi-heure, Kennedy décida de stopper le traîneau pour se calmer un peu. Trouver une digne sépulture à ce jeune homme qu’il connaissait à peine.

Dans la nuit noire, le lac brillait sous la lumière argentée des trois lunes qui dansaient dans le ciel. Kennedy stoppa le traîneau à quelques mètres, souleva le corps étrangement léger du linguiste et le déposa doucement sur la paraffine, face en bas. Le corps resta d’abord immobile, à la grande stupéfaction de Kennedy. Un peu comme s’il refusait de s’immerger. Puis disparut peu à peu sous la paraffine, à mesure que le méthane, s’infiltrant dans la combinaison, l’alourdissait. Kennedy l’avait regardé s’enfoncer avec un sentiment d’irréalité. Il observa une minute de silence et reprit son chemin. Bientôt, le village apparut au loin, entre deux rochers noirs et pointus. Kennedy s’arrêta net. Il venait d’apercevoir une fourgonnette garée devant un igloo. Jaeckel et Palmer, mitrailleuse au poing, semblaient interroger un groupe de Ganys, résolument muets. Gunther allait et venait autour d’eux, les menaçant visiblement de mort. Kennedy sentit une rage meurtrière monter en lui lorsque Gunther envoya le chef gany au sol, d’un coup de poing. Il brancha aussitôt son micro pour déclarer: