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Que s’était-il passé entre le moment où les couilles-à-masques se rassemblaient au pied de l’Ellab et celui où il avait repris connaissance sur la plaine ? La question surgissait sans cesse d’un recoin de sa mémoire. Il en retirait l’impression que du temps lui avait été dérobé, et que ce n’était pas la première fois. Il avait huit ans, peut-être neuf, lorsque les couilles-à-masques les avaient traînés, sa mère et lui, sur la colline de l’Ellab, onze environ lorsque Aïron l’avait recueilli sur le bord de la rivière Abondance. Il s’était donc passé deux ou trois ans dans l’intervalle, deux ou trois ans que sa mémoire semblait avoir purement et simplement escamotés comme la poignée de jours qui venaient de s’écouler à son insu.

Des frissonnements agitèrent les peaux cousues, liées à une armature de branches souples et entrecroisées. Ezlinn écarta les tentures de l’ouverture, s’introduisit dans l’abri et s’agenouilla près de lui. Elle revenait de la mare à en juger par ses cheveux mouillés et les auréoles d’humidité qui s’épanouissaient sur sa robe claire. La lumière encore blême indiquait que le jour venait tout juste de se lever.

« On dirait que les amayas ont décidé de te laisser en paix, s’exclama-t-elle avec un sourire chaleureux.

— Jusqu’à la prochaine fois. »

Il se sentait encore faible, mais la douleur avait disparu, abandonnant d’imperceptibles frémissements qui couraient le long de ses membres. Il avait peu dormi, coincé une grande partie de la nuit au fond d’un puits de souffrance, prostré sur les peaux que les ventresecs, après l’avoir transporté dans l’abri, avaient étalées sous lui. Lorsqu’il s’était réveillé, il avait été étonné, très étonné, de découvrir son poignard de corne posé en évidence sur ses vêtements pliés à ses pieds.

« Je… je ne maîtrise plus mes réactions quand les crises se déclenchent, dit-il. C’aurait pu être très dangereux pour vous.

— Tu n’as blessé personne. Et puis nous connaissons très bien ce mal. Nous l’appelons le mal des plaines ou la malédiction des ventresecs.

— Moi qui croyais être le seul à…

— Nous ne pensions pas non plus qu’il pouvait toucher un permanent des mathelles. Ni quelqu’un d’aussi jeune. »

Elle pencha la tête sur le côté pour essorer ses cheveux mouillés. Orchéron revit Mael effectuer ce geste, gracieux entre tous, devant l’un des grands Ab de pierre du mathelle, et une vague de tristesse froide, amère, le recouvrit, qui se retira en le laissant au bord des larmes.

« Quel rapport avec la jeunesse ? demanda-t-il d’une voix sourde au bout d’un long moment de silence.

— Le mal des plaines touche les plus anciens. La première crise signifie que leur temps de vie est écoulé, qu’ils sont devenus un poids pour les clans, qu’ils doivent désormais s’effacer. Alors ils s’en vont et ne reviennent jamais.

— Pourquoi ne m’avez-vous pas… effacé ?

— Ta vie ne nous appartient pas, pas davantage que celle des anciens ou des yonks. Ce n’est pas à nous de décider de l’heure de leur sacrifice. »

Orchéron examina l’intérieur de l’abri : de forme circulaire, il pouvait sans doute accueillir cinq ou six personnes, mais les ventresecs l’avaient réservé à son seul usage le temps de sa crise.

« Je suis un poids pour vous, murmura-t-il. Je vais partir. »

Il se redressa et repoussa la couverture de laine végétale étalée sur son corps. Ezlinn lui agrippa le poignet et, d’une pression continue, l’obligea à se rallonger.

« Tu n’es pas encore en état de partir.

— Et vos anciens ? Ils sont en état de partir, peut-être ?

— Ils connaissent le prix de l’errance, de la liberté, ils acceptent de le payer. S’ils ont eu une belle vie, ils n’ont pas de regrets.

— Qui te dit que je n’ai pas eu une belle vie moi aussi ? »

Elle plissa les yeux et le fixa avec cette attention lointaine qui semblait la projeter au-delà des apparences.

« Tu es comme la plupart des permanents des mathelles, déclara-t-elle d’une voix songeuse. Tu n’as même pas commencé à vivre. »

Elle lui adressa un petit sourire sarcastique avant de se retirer. Trop las pour essayer de comprendre ce qu’elle avait cherché à lui signifier, il se laissa dériver sur le cours paresseux de ses pensées, finit par s’assoupir, puis, réveillé par une rumeur lointaine, il enfila son pantalon avec une maladresse exaspérante, glissa son couteau dans sa poche et sortit.

La fraîcheur de l’air le surprit. Le vent restait froid bien que Jael brillât de tous ses feux dans un ciel d’un mauve très pâle, presque blanc. Il ne vit pas un seul ventresec dans les environs, ni entre les abris de toile ni autour du foyer central d’où s’échappaient encore des volutes de fumée grise, ni sur les bords de la mare. Femmes, hommes, enfants, ils avaient tous disparu, comme soufflés par les rafales. Des morceaux de viande froide et des galettes de farine de manne sauvage jonchaient les herbes, ainsi que des vêtements et des ustensiles épars. Le campement semblait avoir été abandonné en toute hâte, comme devant l’imminence d’un danger.

Il crut discerner des grondements, des mugissements et des cris dans le friselis des herbes et les sifflements du vent. À l’est, la plaine se faufilait entre les courbes de collines affaissées et s’échouait en vagues jaunes sur les premiers contreforts de l’Agauer ; elle s’enfuyait en ondulations aux couleurs changeantes vers les autres points cardinaux. Le croissant gris et terne de Maran, le dernier des satellites nocturnes, flottait encore au-dessus de la ligne d’horizon.

C’est là, dans l’axe de Maran, qu’Orchéron aperçut les formes sombres et imposantes d’une harde de yonks lancés au grand galop en direction du campement. Il eut besoin d’un peu de temps pour distinguer les silhouettes des cavaliers. Ce n’était donc pas un troupeau sauvage mais l’un des cercles de lakchas qui fournissaient les mathelles en viande, en corne et en peaux. Cette constatation aurait dû le rassurer, mais un pressentiment lui soufflait qu’il aurait sans doute mieux valu faire face à un troupeau de yonks sauvages plutôt qu’à des chasseurs. Les paroles d’Ezlinn, « les lakchas sont les amayas des enfers, les envoyés de la mort », remontaient à la surface de son esprit et donnaient un éclairage inquiétant à la disparition subite des ventresecs. Il n’essaya pas de fuir cependant, d’abord parce qu’il n’en avait pas les ressources, ensuite parce que les cavaliers l’avaient certainement repéré et qu’ils n’auraient aucun mal à le rattraper sur cette étendue désolée. Il se demanda où avait bien pu se réfugier le clan errant, puis il se souvint que, selon Ezlinn, les plaines offraient de multiples ressources à qui les connaissait.

Le cœur battant, la main dans la poche de son pantalon, les doigts crispés sur le manche de son couteau, il observa les lakchas et repoussa à plusieurs reprises la tentation de prendre ses jambes à son cou. La terre tremblait sous le roulement des sabots, les cris aigus des cavaliers lui transperçaient la poitrine. La troupe, composée d’une trentaine d’éléments, se scinda en trois parties à proximité du campement, les uns fonçant tout droit sur lui, les autres amorçant un double mouvement tournant. Il dut se faire violence pour rester immobile tandis que les yonks, le mufle baissé, les cornes en avant, avalaient à toute allure la courte distance qui les séparait de lui. Ils réussirent cependant à s’arrêter avant de le percuter, bridés par les saccades brutales des rênes de cuir, la bouche blessée par le mors de pierre, les naseaux écumants, la robe détrempée. D’un bref regard par-dessus son épaule, Orchéron s’aperçut que les montures qui l’avaient pris à revers piétinaient sans ménagement les abris des ventresecs.