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J’ai eu moi-même à subir plusieurs de leurs assauts, chaque fois plus pressants, chaque fois plus meurtriers. J’ai réussi à les repousser pour l’instant grâce au courage et au dévouement des hommes du domaine. Les protecteurs des sentiers semblent avoir lancé des offensives sur plusieurs fronts dans le but, que j’estime évident, de nous maintenir isolées, de nous empêcher de nous regrouper. J’ai précisément envoyé ces missives au petit bonheur, un peu comme des bulles de pollen dispersées par le vent, pour prier ardemment chacune d’entre vous de prendre la seule décision qui s’impose en ces temps troublés : s’unir, s’unir tout de suite, par n’importe quel moyen, rassembler nos forces, nos hommes, nos fourches, nos masses, nos haches, nos faux, nos couteaux, notre bétail, porter immédiatement secours aux djemales de Chaudeterre, libérer le conventuel, puis battre toutes les plaines du Triangle avant que les protecteurs des sentiers ne jettent le masque et ne s’en retournent à leur intolérable anonymat. Il nous faut les identifier à tout prix, leur arracher leur déguisement, ne pas leur laisser un instant de répit, les pourchasser jusqu’aux confins du continent, jusqu’aux portes des enfers s’il le faut.

Comprenez, chère consœur, que nous n’avons plus d’autre choix que de brûler les mauvaises herbes, ou elles étoufferont le bon grain et transformeront nos terres en déserts. Les couilles-à-masques se sont déjà infiltrés dans nos tergiversations, dans nos contradictions et, si nous hésitons un jour de plus, ils s’engouffreront en masse dans une brèche béante, ils finiront de démanteler une construction dont ils sapent les fondations depuis trop longtemps.

J’en appelle donc à votre volonté de défendre ce monde que nos ancêtres ont mis plus d’un siècle à conquérir. Ce n’est pas parce que nous sommes engagées sur le sentier d’Ellula que nous devons refuser le combat auquel nous convie le présent. La guerre est aussi un acte d’amour véritable, nécessaire, lorsque nous en acceptons les règles, pas seulement pour nos enfants ou ceux que nous protégeons, mais aussi pour nos adversaires, ces hommes fourvoyés sur un sentier de violence comme le furent autrefois les Kroptes sanguinaires. Donnons-leur les baisers et les étreintes qu’ils attendent, des baisers et des étreintes de sang et de larmes. Nous n’en avons pas seulement la légitimité mais également le devoir, au sens de cette soumission à l’ordre invisible dont nous parle Ellula.

Seule, je ne tiendrai plus très longtemps face aux incursions répétées des couilles-à-masques. J’ai déjà perdu un constant, mon cher Andemeur, décapité d’un coup de hache, et six permanents qui ont payé leur bravoure de leur vie, mais avec votre soutien, avec une armée constituée de tous nos permanents et des volages qui épouseront notre cause, avec l’audace tranquille des combattants solidaires et résolus, nous renverserons, j’en suis sûre, le cours d’une histoire qui nous a échappé et nous restaurerons l’équilibre un instant menacé. Puis nous exhumerons avec sévérité nos propres manquements, nos propres erreurs. Car nous les mathelles, les mères, les femmes engagées sur le sentier d’Ellula, nous avons commis des erreurs funestes, nous avons pris des décisions iniques, nous avons usé et abusé de notre pouvoir pour conserver nos privilèges et consolider nos trônes de reines de ce monde. Nous ne pourrons pas faire l’impasse sur cet examen approfondi, cruel mais nécessaire. Plus tard, quand nous aurons résolu le conflit, nos consciences harcelées par le souvenir du sang versé nous empêcheront de dormir et nous obligeront à nous contempler en face.

En attendant, très chère consœur, je te supplie, oui, je te supplie de me répondre de toute urgence afin que je sache sur quelles forces compter. Au besoin, fais patienter le messager que je te dépêche – nous en sommes réduits à utiliser des enfants car nous ne pouvons pas nous permettre de priver notre petite troupe déjà affaiblie d’hommes dans la force de l’âge – et remets-lui immédiatement ta réponse. Je ne comprendrai pas qu’elle soit négative, mais je n’aurai pas d’autre choix que de l’accepter. Si elle est positive, indique-moi le nombre d’hommes dont tu disposes. Et puis arrange-toi pour faire transmettre ce message à d’autres mathelles, pour essayer d’augmenter le misérable pourcentage que représentent trois cents sur plus de trois mille. J’attends de recevoir plusieurs lettres – eh oui, je suis une incurable optimiste – avant de fixer un lieu de rendez-vous qui arrange les unes et les autres.

L’aube point. Les protecteurs des sentiers n’ont pas lancé d’attaque cette nuit. Notre unique prisonnier, un adolescent, un enfant, nous couvre d’insultes haineuses à travers la porte de son cachot. Nous ne nous sommes pas encore résolus à l’exécuter, même si l’envie me prend souvent de lui rentrer ses paroles à coups de couteau dans la gorge.

Qui sait ce qui arrivera demain ? Soyons attentives au présent.

Merilliam, mathelle du « Présent », plein nord, à environ deux cents lieues du centre historique de Cent-Sources.

Jozeo leva le bras pour donner le signal de la pause. Ankrel tira sur les rênes de son yonk et mit pied à terre avant même que sa monture ne s’arrête, impatient de soulager ses fesses, ses cuisses et ses mollets à vif. Ils chevauchaient depuis trois jours, et les frottements incessants sur le cuir de la selle et la robe rugueuse avaient engendré des rougeurs, des cloques dont certaines avaient crevé et libéré un pus mêlé de sang. Bien qu’ils eussent parcouru des lieues et des lieues depuis leur point de départ, un domaine situé dans la région nord de Cent-Sources, Ankrel avait la détestable impression de faire du surplace, sans doute parce que l’horizon et Jael étaient les seuls points de repère sur ces immenses étendues jaunes traversées d’ondulations bleues, vertes ou brunes. Ils n’avaient pas pris la direction du nord-est comme à l’habitude, ils s’étaient dirigés plein est, vers la chaîne montagneuse de l’Agauer dont les pics n’étaient encore que des ombres lointaines, des rêves inaccessibles.

Ankrel s’étira pour détendre ses muscles noués douloureux. Les autres, habitués à la monte, avaient déjà mené leurs yonks dans les zones les plus herbeuses et commencé à préparer le repas du zénith. Il était le plus jeune du groupe qui comptait vingt et un chasseurs, les meilleurs de l’ensemble des cercles selon Eshvar et Jozeo. Tous protecteurs des sentiers, ils s’étaient engagés avec enthousiasme dans cette expédition contre les umbres, car ils se voulaient les plus grands des lakchas, les fils préférés de Maran, et leur désir d’évolution, de perfection, ne trouvait plus à s’exprimer dans la chasse routinière aux yonks.

D’abord flatté d’avoir été admis dans leur cercle restreint, Ankrel avait rapidement mesuré le degré d’exigence qu’il y avait à vivre dans une telle compagnie. Les faiblesses, les jérémiades, les doutes n’étaient pas tolérés, ni d’ailleurs aucune autre manifestation de mollesse, de paresse, ou jugée comme telle. Il n’avait donc parlé à personne de ses rougeurs qui, pourtant, lui arrachaient des gémissements et des larmes. Il n’avait jamais réclamé le repos supplémentaire qu’implorait son corps engourdi, exténué. Les dents serrées, les yeux rivés sur ces maudites montagnes qui semblaient se reculer au fur et à mesure qu’ils s’en rapprochaient, il endurait ses douleurs en silence, mettait même un point d’honneur à plaisanter et à rire avec les autres au long des bivouacs. Il s’agrippait à l’idée qu’il participait à « l’aventure la plus extraordinaire qu’ait jamais vécue un homme sur ce fichu monde », selon l’expression de Jozeo.