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Mais il ruminait des pensées sales et noires depuis son intronisation chez les protecteurs des sentiers. Il avait signé un pacte indélébile avec les frères de Maran. Ils l’avaient contraint à violer cette fille sous leurs regards, comme pour le piéger dans ses propres turpitudes et lui interdire tout retour en arrière. Non, ils ne l’avaient pas contraint, il avait agi de son plein gré, poussé par une force irrésistible, une puissance quasi surnaturelle qui semblait liée au port du masque et de la robe de craine. Comme si, en enfilant l’uniforme, il avait hérité de l’énergie d’un ensemble. Comme s’il avait été possédé par une unique et immense divinité nourrie depuis des siècles aux ferments de la haine, du désir et de la colère.

La fille, terrorisée, s’était débattue au début, une résistance qui avait soufflé sur le feu de son désir. Il s’était abattu sur elle comme un umbre sur sa proie, lui avait arraché sa robe et l’avait violée à plusieurs reprises, protégé par l’anonymat du masque, stimulé par les psalmodies graves des spectateurs, s’acharnant sur elle avec une violence inouïe, l’abandonnant en sang sur la terre battue de la grange.

C’est le lendemain seulement qu’il avait pris conscience d’avoir perdu sa virginité. Il n’en gardait pas un bon souvenir. Une amertume chargée de remords supplantait l’ivresse ressentie pendant la signature du pacte. Ô combien différente il avait imaginé sa première relation avec une femme ! Il n’avait esquissé qu’une caricature grossière de l’acte d’amour, une empoignade furieuse dans une grange délabrée, une série de saillies bestiales et sanglantes au milieu d’une haie vociférante de masques. Les autres l’avaient félicité pour sa virilité, l’avaient étreint avec ferveur, lui avaient signifié qu’il était désormais un membre à part entière de la grande famille des protecteurs des sentiers.

« Comment se portent tes fesses et tes cuisses ? »

Ankrel découvrit le visage de Jozeo à quelques pouces du sien. Le lakcha le dévisageait avec un mélange de sollicitude et de perplexité.

« Comment sais-tu que…

— Il suffit de te voir marcher ! coupa Jozeo. Tu donnes l’impression d’avoir fourré un buisson entier d’épines dans ton pantalon ! Mais je n’ai pas entendu une plainte sortir de ta bouche, et je me félicite de ne pas m’être trompé sur ton compte.

— Un peu tôt pour en juger, non ? Nous ne sommes partis que depuis trois jours… »

Jozeo leva les yeux sur le ciel dont la lumière aveuglante de Jael éclaircissait le mauve pur éclatant. Les herbes roulaient en vagues furieuses sous les coups de fouet d’un vent sec et lâchaient de temps à autre des bulles opaques qui se désagrégeaient avant d’avoir pris leur envol. On ignorait l’utilité du pollen de fin de saison sèche. Allait-il féconder les forêts inextricables de la pointe sud du Triangle comme le prétendaient certains, ou étaient-ce simplement des bulles qui restaient coincées avant les grosses chaleurs et attendaient le retour du vent pour pouvoir enfin s’envoler ? Il provoquait en tout cas des allergies mortelles chez certains individus, et bon nombre de mères tenaient leurs enfants enfermés dans les maisons jusqu’aux premières averses de pluie glacée, signes avant-coureurs de l’amaya de glace.

« Trois jours, c’est plus que suffisant pour juger un homme. »

Ankrel décolla le cuir de son pantalon collé à ses fesses, mais, même en prenant d’infinies précautions, il ne put s’empêcher de grimacer.

« Pourquoi suivons-nous la direction de l’est ?

— C’est de là que viennent les umbres. Toujours. On procède avec eux de la même façon qu’avec un gibier ordinaire : on remonte la piste.

— Sauf que les umbres, eux, ne laissent pas d’empreintes.

— Pour l’instant. Mais je suppose que, lorsque nous nous rapprocherons de leur territoire, nous découvrirons des signes, des traces.

— Et s’ils viennent d’un autre continent ?

— Nous irons sur l’autre continent s’il le faut.

— Ça pourrait prendre… toute une vie ! »

Jozeo eut un large sourire qui dévoila ses dents fortes, longues, bien plantées.

« Qu’est-ce qu’une vie au regard de la gloire éternelle de Maran ? »

Ankrel se souvint de ses adieux à sa mère, une étreinte matinale, impatiente, bâclée sur le pas de la porte, un retrait brutal pour s’arracher à ces mains qui le suppliaient de rester. L’intuition des mères… Une spirale vertigineuse le happa, qui lui coupa le souffle et le fit chanceler.

« Tu veux dire que… nous ne sommes pas sûrs de revenir un jour à Cent-Sources ?

— Dès l’instant où nous nous sommes lancés dans ce projet, nous avons perdu toute certitude, répondit Jozeo après un instant de silence. Mais je croyais que tu avais compris cela. »

Non, Ankrel n’avait pas compris, il s’était laissé porter par un courant qui l’avait d’abord expédié dans cette grange délabrée, puis au sommet de l’Ellab, puis dans cet abri souterrain du pied de la colline des morts, puis au cœur de cette terrible nuit d’orage où le nouveau monde avait paru promis à l’anéantissement, puis dans ce domaine à l’abandon où attendaient vingt yonks dressés, puis au milieu de cette plaine sans commencement ni fin. Ce n’était qu’une ronde accélérée de mouvements, de sensations, de remords et d’inquiétudes, en aucun cas une vision globale, cohérente, réfléchie.

« Je ne parle pas seulement de la durée de notre expédition, reprit Jozeo. Mais de notre gibier et des phénomènes qui s’y rapportent. Nous ne savons rien des umbres, nous ne savons rien de leurs capacités, de leurs instincts, de leurs besoins, rien de leur nature.

— À quoi ça sert de les chasser dans ce cas ?

— À cette question on pourrait répondre qu’ils doivent être éliminés parce qu’ils font peser un danger permanent sur la communauté. Que nos deux formes de vie sont incompatibles en apparence. Que nous devons apprendre à les combattre si nous voulons augmenter nos chances de survie.

— Mais ce n’est pas la vraie réponse, n’est-ce pas ? »

Jozeo tira son poignard de son étui rigide et, du tranchant de la lame, entreprit de se couper les ongles. Les autres avaient allumé, à l’aide de bâtonnets de soufre, un feu qu’ils alimentaient avec des brassées d’herbe sèche et les branches souples et encore vertes des buissons.

« Non, en effet. Le cercle ultime des fils de Maran nous a chargés de percer le mystère des umbres.

— Quel mystère ?

— S’ils le savaient, ce ne serait plus un mystère ! Ils pensent que les umbres ne sont pas des formes de vie seulement attachées à ce monde.

— Tu veux dire qu’ils…

— Ce sont les mots exacts du cercle ultime. Tu en sais autant que moi. À nous de découvrir le reste.

— Mais comment le… cercle ultime en est-il arrivé à croire cela ?

— Je ne suis pas dans ses petits secrets. Je sais seulement qu’il compte beaucoup sur notre expédition pour éclairer sa lanterne. »

Ankrel contint de son mieux une envie brutale de baisser son pantalon et d’exposer son postérieur aux caresses rafraîchissantes du vent. Il constata d’ailleurs que quelques-uns des chasseurs ne s’étaient pas gênés pour le faire bien que leurs fesses ne fussent pas aussi rouges et pelées que les siennes. Un reste de fierté ou de pudeur le dissuada de les imiter.

« Qui fait partie du cercle ultime ?