— Des anciens, je suppose.
— Eshvar ?
— Ça ne m’étonnerait pas.
— Qui a été le premier protecteur des sentiers ?
— Maran est le premier. Il protège ses fils en toutes circonstances. Je te raconterai l’histoire de son premier disciple un soir si tu veux. Viens manger en attendant. »
Ankrel avait encore une foule de questions à poser à Jozeo, entre autres la relation qu’il y avait entre leur expédition et cet homme qui était venu délivrer la fille sur la colline de l’Ellab et qui avait subitement disparu alors que les protecteurs l’encerclaient, mais le lakcha mit fin à la conversation en se détournant et se dirigeant d’un pas décidé vers le feu où grillaient les premiers morceaux de viande.
Ankrel le rejoignit après avoir jeté un coup d’œil anxieux sur la voûte céleste que pas un nuage n’assombrissait. Trop loin désormais pour être alertés par les cornes des guetteurs, ils ne pouvaient compter que sur eux-mêmes pour prévenir le passage des umbres et, comme la plaine n’offrait aucun refuge apparent, ils évoluaient en permanence sous la menace des prédateurs volants. Ils n’en avaient pas rencontré un seul depuis leur départ, mais l’horizon pouvait à tout moment se couvrir de taches noires capables de combler de gigantesques distances à une vitesse effarante.
Ils mangèrent dans un silence bercé par les sifflements du vent, les crépitements du feu et les bruits de mastication. Ankrel resta debout tout au long du repas, les jambes écartées afin d’éviter les frottements de ses cuisses. Une certaine appréhension se lisait sur les visages burinés des autres membres du groupe. Bien sûr, ceux-là se seraient laissé couper en petits morceaux plutôt que d’avouer leur inquiétude, mais la fixité des regards, la crispation des mâchoires et une tendance de plus en plus prononcée à l’irritation trahissaient une nervosité rentrée, de moins en moins bien rangée sous l’assurance des poses et des mines.
Le premier soir, Ankrel avait demandé à quelques-uns d’entre eux en quoi avait consisté leur pacte d’admission dans le cercle des protecteurs des sentiers. Un seul avait accepté de lui répondre, les autres ayant éludé la question d’un mouvement d’épaules ou d’un grognement courroucé.
« Ils m’ont demandé de leur rapporter une dizaine de têtes de ventresecs, avait murmuré Mazrel, un homme d’une centaine d’années, d’une voix tellement basse qu’Ankrel avait dû se coller contre sa bouche pour saisir ses paroles.
— Ça n’a pas été trop difficile ? »
Mazrel avait secoué la tête d’un air las, presque abattu.
« J’avais à ce moment-là une relation très… intime avec une femme ventresec. Une vraie furie au lit. Je lui avais soigneusement caché que j’étais lakcha de chasse : les errants ne nous aiment pas pour les raisons que tu connais sans doute. Elle croyait que j’étais un permanent du satané mathelle où vivait ma famille. Je lui ai dit que je voulais rencontrer les membres de son clan parce que j’aimerais peut-être devenir à mon tour ventresec. Elle a fini par me conduire aux siens. Ils étaient ce jour-là en train de préparer leur départ à la fin de la période des moissons. Ils m’ont invité à rester en leur compagnie. Leur clan s’était formé un an plus tôt et ne comptait qu’une quinzaine de personnes, cinq femmes, sept hommes et trois enfants en bas âge. J’ai attendu qu’ils s’endorment pour les tuer l’un après l’autre. Je leur ai ouvert la gorge d’un coup sec pour les empêcher de crier, ça fait juste un bruit d’air, un bruit de bulle de pollen qui se dégonfle ou d’un tuyau qui fuit. J’ai eu juste maille à partir avec un des hommes, un foutu costaud qui s’est réveillé quelques instants trop tôt. Il a fallu que je m’y reprenne à trois fois pour lui planter ma lame dans le cœur. Il a gueulé comme un yonk en rut. Les autres étaient morts heureusement, sauf les enfants, mais j’avais pas grand-chose à craindre d’eux. J’ai coupé les quinze têtes, je les ai mises dans un sac et je les ai ramenées aux protecteurs. Non, comme tu vois, ça n’a pas été trop difficile.
— Je ne parlais pas de ce genre de difficulté. Tu n’as jamais éprouvé des… des remords ? »
Mazrel lui avait lancé un regard stupéfait. Il ne s’était probablement jamais posé la question, même si, à la manière dont il se tordait les mains en racontant cette histoire, il ne paraissait pas spécialement fier de son exploit.
« Des remords ? Cette femme, la ventresec, me plaisait bien. Pas une autre fichue bonne femme n’a su un jour me chauffer les sangs aussi bien qu’elle. Je me suis dit qu’avec elle j’aurais pu passer du bon temps, et j’ai souvent regretté de ne pas l’avoir épargnée.
— Et les autres ? Les enfants ?
— Eux, c’étaient de foutues graines de parasites, de futurs charognards des plaines. »
Mazrel s’était claquemuré dans un silence maussade et Ankrel avait compris que leur conversation avait réveillé des fantômes douloureux chez son interlocuteur. Les protecteurs des sentiers imposaient à leurs futurs frères des épreuves dont ils ne revenaient pas indemnes. Ligotés par un inavouable secret, les nouveaux adeptes n’avaient plus la possibilité de reprendre leur liberté. Ils se l’interdisaient eux-mêmes, de peur de se retrouver confrontés à l’inutilité, à la monstruosité de leur pacte. Rien ne justifiait que Mazrel eût massacré ces quinze errants sinon le port du masque d’écorce et la robe de craine. Rien ne justifiait qu’Ankrel eût violé cette fille sinon la hantise de décevoir un homme qui portait le masque d’écorce et la robe de craine.
« Umbres ! »
Ankrel faillit régurgiter le morceau de viande qu’il venait d’avaler. Les gestes et les visages s’étaient figés autour de lui. Des taches noires s’étaient posées au-dessus des crêtes sombres de l’Agauer, comme si un enfant maladroit avait éclaboussé le ciel d’encre de nagrale. Nombreuses, peut-être trente ou quarante, plus ou moins larges, plus ou moins sombres. Le cœur battant, les tripes nouées, Ankrel fouilla les environs à la recherche d’un abri, mais la plaine n’offrait à perte de vue que ses herbes ondulantes aux couleurs changeantes.
« J’en ai jamais vu autant ! hurla une voix.
— Aux yonks ! glapit Jozeo. Essayons de trouver un refuge.
— Il n’y en a pas dans cette fichue plaine !
— Maran nous guidera. »
Jozeo ramassa sa gourde, remisa son poignard dans son étui, rejoignit son yonk en quelques foulées, sauta sur la selle, laboura les flancs de sa monture à coups de talon et, sans prendre le temps de glisser les bottes dans les étriers, s’élança au grand galop dans la direction opposée à celle de la chaîne montagneuse.
Les autres lakchas l’imitèrent, abandonnant sur place les restes de leur repas et les sacs de vivres. Ankrel fut l’un des derniers à réagir. Lorsqu’il se jucha sur son yonk, un mâle dont la robe brun foncé se mouchetait de taches claires, il faillit aussitôt en redescendre tant le contact avec la selle dure jeta du feu sur ses brûlures. Il n’eut pas besoin d’éperonner sa monture, gouvernée par des réflexes ancestraux d’appartenance au troupeau, pour qu’elle file au galop. Il resta d’abord plaqué sur l’encolure, le nez enfoui dans la crinière courte, les pieds calés dans les étriers, les jambes tendues, les fesses décollées de la selle. Il voyait, dans le demi-cercle des cornes, la petite troupe s’étirer en file au milieu des herbes, disparaître par instants dans les creux, resurgir plus loin sur les bosses. Il essaya de combler la dizaine de pas d’intervalle qui le séparaient de l’avant-dernier yonk, mais, n’y parvenant pas, il lança un regard fébrile derrière lui.
La nuée des umbres s’était rapprochée à une vitesse sidérante : ils flottaient pratiquement au-dessus de lui, gigantesques, menaçants, ondulant comme des écliptes de la rivière Abondance. Un gémissement de terreur s’échappa de ses lèvres. Une vague de froid lui lécha la nuque et descendit le long de sa colonne vertébrale. Ce n’était pas le vent, là-dessus il n’avait aucun doute. Les muscles de son dos se contractèrent dans l’attente du contact. La course pesante, obstinée, des grands herbivores ébranlait le sol dans un grondement sourd.