Les chasseurs avaient visiblement décidé de prolonger le plaisir.
Surpris par l’attaque d’Orchéron, leur chef avait tendu avec brutalité ses rênes de cuir, le yonk s’était cabré, avait fouetté l’air de ses membres antérieurs et obligé l’agresseur à reculer. Les autres lakchas avaient aussitôt tiré leurs grands poignards de corne de leurs étuis et formé une haie attentive, menaçante, infranchissable.
Orchéron avait poussé un cri de rage et s’était à nouveau rué sur son vis-à-vis. Le cabrage du grand herbivore ne l’avait pas arrêté cette fois-ci, il l’avait contourné d’un bond et, dans le même mouvement, avait frappé du haut vers le bas. La lame de son couteau avait crissé sur la cuisse du chasseur mais elle n’avait pas atteint la chair en profondeur, elle avait seulement incisé le pantalon de cuir et la peau sur une longueur de deux pouces.
« Maudit ventresec ! »
Le chasseur avait riposté avec une vivacité stupéfiante. Son poignard avait sifflé tout près des yeux d’Orchéron, qui, entraîné par son brusque retrait du buste, avait perdu l’équilibre et roulé dans les herbes. Le temps qu’il se relève et déjà les lakchas, rompus depuis des années aux traques, aux réactions parfois dangereuses des hardes de yonks sauvages, avaient reculé, saisi leurs arcs et encoché leurs flèches. Tenu en joue, Orchéron n’avait pas eu d’autre choix que de s’immobiliser. Le chef des chasseurs avait examiné sa blessure, superficielle, avant de lui lancer un regard furibond.
« J’avais presque fini par te croire, toi et ta foutue histoire de fils de mathelle, mais tu es bien de l’engeance des ventresecs, plus sournois et stupide qu’un grand nanzier !
— Qu’est-ce qu’on fait de lui ? avait demandé un chasseur.
— Il a voulu jouer avec nous, on va jouer avec lui… »
Ils avaient donc commencé le jeu. Ils avaient encore élargi le cercle et, l’un après l’autre, ils avaient lancé leurs yonks au grand galop vers Orchéron. Il avait esquivé la charge des animaux sans trop de difficulté au début, puis la fatigue s’en était mêlée, son souffle était devenu court, ses réflexes s’étaient émoussés, ses yeux voilés de rouge, et les cavaliers avaient raccourci les distances, accentué la cadence, l’avaient harcelé jusqu’à ce qu’il s’effondre, hors d’haleine, ivre d’épuisement, près du feu où rougeoyaient des braises.
Il attendait le coup de grâce, les yeux rivés sur les volutes de fumée claire qui s’évanouissaient dans la lumière de Jael. Il entendait le souffle précipité des yonks, exténués par ces assauts brefs, violents, répétés, d’autant plus harassants qu’ils venaient juste après une longue galopade à travers la plaine. Son sort le laissait indifférent à présent, il s’abandonnait à la mort, au vide, ni heureux ni déçu de sortir d’une vie qui, comme une poignée de terre poussiéreuse, lui avait glissé entre les doigts. Il doutait de rejoindre sa mère Lilea et Mael dans les mondes des chanes, mais cela n’avait qu’une importance relative, il aspirait au repos, au silence, à la dispersion de son être dans le néant, dans l’indicible. Il se ressentait encore des coups de bâton d’Œrdwen, douleurs sourdes, frémissements le long de la colonne vertébrale. Une question le tracassa, le tira pendant quelques instants de sa torpeur : comment Œrdwen avait-il pu être le constant d’une femme comme Orchale, le père d’une fille comme Mael et revêtir le masque et la robe des protecteurs des sentiers ? Les peurs des hommes étaient-elles si terribles qu’elles les poussaient à dresser entre eux des murs de silence, de haine et d’incompréhension ? Avant d’être emportée par les umbres, sa mère lui avait révélé qu’il était le dernier descendant d’une lignée maudite, mais est-ce que son extinction effacerait la grande, l’immense malédiction qui semblait peser sur l’ensemble du genre humain ?
Les chasseurs discutaient entre eux. Leurs voix graves étaient celles d’hommes enracinés dans l’assurance de leur puissance, de leur légitimité. Elles rappelaient à Orchéron, en moins caverneuses, les voix des protecteurs des sentiers dans le silo. Ils lui avaient enfilé un sac de toile sur la tête après avoir prononcé la sentence. Il avait entendu des frottements, des chuintements, des grognements, des gémissements étouffés, puis, au bout d’un temps qui lui avait paru très long, il avait fini par s’assoupir, marinant dans sa sueur et l’odeur de farine de manne, vaincu par la peur et la douleur. Il s’était réveillé dans un réduit insalubre mal éclairé. Après que ses yeux s’étaient habitués à la semi-pénombre, il avait découvert, posé sur une botte de paille blanche, le visage tuméfié de sa mère. Il prenait conscience aujourd’hui que Lilea avait retenu ses hurlements pendant que les couilles-à-masques la violentaient. Par amour pour son fils.
Un tumulte de cris perçants, de meuglements, de crépitements se leva tout à coup. Il crut que les chasseurs éperonnaient leurs montures pour le piétiner, pour en finir. Il s’agrippa soudain de toutes ses forces à cette vie qu’ils venaient lui prendre et que, quelques instants plus tôt, il leur aurait cédée sans résistance. Il voulut raffermir sa prise sur le manche de son couteau, mais ses doigts se refermèrent sur le vide. Il l’avait lâché sans même s’en rendre compte pendant les assauts des yonks. Il se redressa pour chercher une issue du regard.
Le spectacle qu’il découvrit alors le stupéfia. Les yonks tournaient sur eux-mêmes, apeurés, affolés, isolés les uns des autres par des créatures qu’il ne voyait pas mais dont il devinait les déplacements aux mouvements des herbes. Les cavaliers, eux-mêmes gagnés par la nervosité, s’efforçaient à la fois de rester en selle, de maîtriser leur monture et de décocher leurs flèches. Certains d’entre eux avaient déjà vidé leur carquois, jeté leur arc et tiré leur poignard qu’ils brandissaient en poussant des hurlements de frayeur et de désespoir. Le regard d’Orchéron capta en arrière-plan, entre les herbes qui coiffaient les buttes environnantes, des silhouettes nimbées de lumière, attentives, immobiles.
Un chasseur lâcha les rênes et fut éjecté de sa selle. Son yonk fou de terreur s’éloigna aussitôt au triple galop. Il y eut une agitation intense, rageuse, autour de l’homme à terre, qui évoquait les remous, les convulsions, les craquements, les succions d’une invisible curée. Son cri d’agonie plana un long moment au-dessus du tumulte avant de s’achever en un gargouillis prolongé, sinistre. Stimulés par la fuite de leur congénère, les yonks comprirent que leur survie passait par l’élimination de leurs cavaliers, ruèrent et se cabrèrent de plus belle. Les lakchas, désarçonnés, chutèrent l’un après l’autre et se retrouvèrent au sol, aux prises avec un adversaire insaisissable, impitoyable. Quelques-uns réussirent à se relever, mais à peine eurent-ils le temps d’esquisser un pas que les remous les renversèrent et les submergèrent.
Lorsque Orchéron, abasourdi, se releva, il se demanda s’il n’émergeait pas d’un rêve. Il ne restait plus un seul lakcha de chasse dans le campement ventresec, pas un fragment d’os, ni un pan de vêtement, ni une chaussure, ni même un morceau de viscère ou une goutte de sang. Rien d’autre qu’une vague odeur de yonk et un silence funèbre. Ils s’étaient volatilisés, tout comme les silhouettes sur les buttes environnantes, tout comme les créatures une fois leur carnage accompli. Il se raccrocha, pour se convaincre qu’il évoluait toujours dans le monde réel, aux vestiges des abris des errants, à l’amas de cendres encore chaudes, aux taches sombres et lointaines des montures éparpillées sur la plaine jaune, aux égratignures qui lui zébraient le torse. Il eut envie de plonger les mains dans un tas de terre humide et rouge, de la plier et de l’arrondir sous ses doigts. Jamais il ne s’était senti aussi réel que dans l’atelier de poterie du domaine. Comme si façonner la matière lui permettait de descendre dans le cœur même de la matière, comme si la terre modelée, consentante, lui confiait ses secrets.