« Nous avons encore le temps.
— Et les autres ?
— Je vais leur soumettre l’idée, mais je suis sûre qu’ils seront tous d’accord avec moi. »
Comme elle l’avait annoncé, aucun membre du clan ne manifesta de désaccord lorsqu’elle leur proposa de pousser jusqu’aux montagnes de l’Agauer. Orchéron décela même de l’excitation, de l’enthousiasme dans les yeux, dans les sourires, comme si l’expédition, longue de plusieurs jours, leur offrait un supplément de hasard dans une existence vouée à l’errance, à l’incertitude.
De leur ancien campement ils ne récupérèrent que quelques gourdes de peau, une poignée d’ustensiles de corne et une brassée de vêtements épargnés par les sabots des yonks. Un des enfants retrouva le couteau d’Orchéron non loin des cendres, enfoui sous une touffe d’herbe, et courut le lui rapporter avec une fierté presque comique. Les ventresecs étaient eux-mêmes équipés de couteaux aux lames de corne, aux manches d’os ou de bois, mais, à en croire leur réaction face à la menace des lakchas de chasse, il ne leur venait pas à l’idée de les utiliser en tant qu’armes. Sans doute ne s’octroyaient-ils pas le droit de donner la mort, eux qui subissaient le mépris des permanents des mathelles et le harcèlement des cercles de chasse ? Sans doute avaient-ils accompli, dans l’ombre de leurs autres descendants, mieux que leurs autres descendants, une partie des rêves des passagers de l’Estérion, avaient-ils voué un respect absolu à ce monde d’adoption auquel, sur l’intervention du grand Ab, on n’avait pas donné de nom ? Seuls les ventresecs avaient refusé de s’emparer des terres et des sources, seuls ils avaient noué des contacts avec une forme de vie antérieure à l’arrivée des hommes, seuls ils avaient perpétué cette notion de liberté et de partage qu’avaient voulue les maudits d’Ester. Et, parce que les autres ne les avaient pas suivis sur le sentier de la sincérité, ils étaient devenus des personnages encombrants, des miroirs insultants, les cibles toutes désignées de cette haine qui grossit sournoisement dans les lits creusés par le mépris de soi. Ne possédant ni terres, ni source, ni maison, ni réserves de grain ni bétail, ils allaient pleins de la grandeur offerte par le dépouillement et la liberté, ils étaient les enfants du présent.
Ils marchèrent en direction de l’Agauer jusqu’à la tombée de la nuit. Une fraîcheur piquante s’était invitée après le coucher de Jael, des nuages menaçants, poussés par un vent irascible, avaient sillonné un ciel assombri, d’un mauve qui virait à l’indigo. Les herbes ondulantes avaient libéré des bulles de pollen tardif et changé de couleur à plusieurs reprises, tirant sur la plaine des voiles tantôt bleus, tantôt verts, tantôt bruns.
Le froid transperçait Orchéron, toujours torse nu, jusqu’aux os. Il rencontrait des difficultés grandissantes à suivre le train des autres, y compris des enfants. Ils marchaient en silence, d’une allure aérienne à côté de laquelle la sienne paraissait aussi pesante que celle d’un yonk. Il y avait quelque chose d’une harmonie, d’un chant, dans la façon qu’ils avaient de se bercer dans le sein du nouveau monde, cette même harmonie, ce même chant qu’il avait perçus, enfant, dans le friselis des frondaisons, dans le fredonnement des sources ou dans les sifflements coléreux des tempêtes d’amaya. Ezlinn, qui se tenait à ses côtés, se serrait de temps à autre contre lui pour l’encourager, pour le réchauffer.
Ils s’arrêtèrent quand la nuit eut commencé à étendre sa main noire sur la plaine. Ils se disposèrent en cercle autour d’Arjam, qui, les yeux clos, la tête baissée, se concentra quelques instants avant d’émettre un son prolongé, entre mélopée, sifflement et gémissement. Les autres l’écoutaient avec recueillement, les yeux clos, la mine grave. Si étrange, si poignant était son appel que les ténèbres naissantes semblaient noyées de tristesse. Ses cheveux dessinaient sur le fond de pénombre une tache aussi claire que l’œil gris pâle et entrouvert de Mung, le premier des trois satellites nocturnes.
Le froid n’était plus le seul responsable des frissons d’Orchéron. Des vibrations répétées lui donnaient à penser qu’un tremblement de terre, semblable à celui qui avait endommagé le domaine d’Orchale six ans plus tôt, était sur le point de ravager la plaine. Il sentit sur sa joue la caresse insistante et rassurante du regard d’Ezlinn. Arjam s’était tu, et les ventresecs ne paraissaient pas affolés par les rumeurs sourdes qui montaient dans le silence nocturne et qui, provenant de plusieurs directions à la fois, traduisaient des déplacements extraordinairement rapides et puissants dans les profondeurs de la terre.
La main d’Ezlinn se glissa dans celle d’Orchéron. Il ne sut qu’en faire dans un premier temps, trop plein du souvenir de Mael, trop accaparé par ce qui se passait autour de lui pour prendre une quelconque initiative, puis la chaleur qui irradiait de la paume de la jeune femme le réconforta et le poussa à en prolonger le contact.
Les grondements se rapprochèrent, les tremblements s’accentuèrent, les déséquilibrèrent, les obligèrent à modifier leurs appuis. La terre se soulevait, se tordait comme la surface en furie de la rivière Abondance au plus fort de l’amaya de glace. Ezlinn jugula la panique galopante d’Orchéron d’une pression appuyée sur ses doigts.
Alors, à quelques pas d’eux, comme un immense buisson aux branches furieuses, les furves jaillirent des entrailles du sol.
CHAPITRE XIV
LABYRINTHE
Très chère amie,
Sache tout d’abord que j’ai reçu vingt réponses positives et que, par conséquent, dix-neuf autres mathelles lisent en ce moment, ou vont bientôt lire, une copie de la lettre que tu tiens entre les mains. Vingt sur les quelque trois mille cinq cents domaines que compte le nouveau monde (mais tous n’ont pas reçu mon message, loin s’en faut), cela peut te paraître dérisoire, décevant, désespérant.
J’y vois quant à moi, l’éternelle optimiste, un signe des plus encourageants.
Il nous faut en effet retirer un certain nombre de domaines passés entièrement ou partiellement sous le contrôle des protecteurs des sentiers. Combien ceux-là sont-ils ? Des centaines sans doute. Espérons seulement qu’ils n’atteignent pas le nombre fatidique de mille, un seuil qui, je l’avoue, ne nous laisserait que peu d’espoir de redresser la situation. Il nous faut ensuite retrancher les mathelles farouchement ancrées dans la certitude que la violence n’est pas inscrite dans le sentier d’Ellula. J’ai essayé de convaincre ces dernières, mais mes arguments n’ont pas pesé lourd face à une croyance enracinée depuis plusieurs générations. Combien sont-elles, ces mères qui se laisseront dépouiller plutôt que d’aller à l’encontre de leurs convictions les plus profondes ? Mille cinq cents ? Deux mille ? Il nous faut enfin compter les hésitantes, les récalcitrantes, les irrésolues, celles qui attendent nos premières actions, nos premiers coups d’éclat pour prendre leur décision. C’est ce dernier groupe que nous devons à tout prix conquérir. Une fois que nous aurons déclenché le mouvement, elles basculeront dans notre camp, elles viendront se joindre à nous comme l’eau se rue dans un siphon amorcé, elles grossiront nos rangs avec d’autant plus d’enthousiasme qu’elles voudront se faire pardonner leurs tergiversations, qu’elles seront avides de se draper dans un pan de notre gloire, elles deviendront nos bras les plus féroces et nos recruteuses les plus efficaces.
Vous formez donc le noyau dur, mes amies. Quels que soient les jugements qui seront portés sur cette période noire de notre histoire, le mérite vous appartiendra, plein, entier, indivisible. Et lorsque vos descendants chanteront les louanges des mathelles victorieuses des couilles-à-masques, ils parleront de ces vingt et une femmes qui prirent un jour la décision de s’unir pour défendre coûte que coûte l’héritage sacré de l’Estérion, pas de celles qui arrivèrent après, qui volèrent au secours du succès.