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Chacune de vous emmène avec elle une cinquantaine d’hommes en moyenne, ce qui porte les effectifs de notre petite armée à un peu plus de mille soldats. Je t’assure, chère amie, je vous assure, vous toutes, que ce n’est pas rien, ayant moi-même réussi à contenir les assauts des protecteurs des sentiers, très supérieurs en nombre, avec une troupe maintenant réduite à une quinzaine d’éléments. Au prix de pertes douloureuses, certes, mais nous sommes entrées en guerre et la guerre est une déesse cruelle qui exige son lot quotidien de sacrifices et de deuils. Ce monde n’avait probablement jamais connu de conflit avant l’arrivée de nos ancêtres. Constatons donc qu’il est illusoire, voire impossible, de dissocier le pire du meilleur chez l’être humain. Nous transportons dans nos gènes, dans nos fibres, ce goût du malheur qui valut tant de souffrance à nos ascendants dans le ventre de l’Estérion et sur leur monde d’origine. Notre présent, cet insaisissable présent que j’ai cherché en vain à capturer durant mes années de djemale au conventuel de Chaudeterre – je ne pense pas qu’une seule d’entre vous ignore encore mon passé, on y faisait souvent allusion aux réunions des mathelles, et plutôt sur le mode sarcastique –, se terre aussi dans cette mémoire profonde que nous n’avons pas su transformer.

Etait-ce d’ailleurs une nécessité de la transformer ? N’était-ce pas déjà une manière de se fuir et, par conséquent, d’engendrer ce décalage dans lequel s’engouffrent, selon Djema, tous les malheurs de l’humanité ? Acceptons-nous maintenant telles que nous sommes, filles de ces hommes et de ces femmes qui eurent pour compagnes la division et la violence, combattons sans peur et sans faiblesse, tuons sans pitié ces adorateurs de Maran qui versèrent le premier sang.

J’ai souhaité éprouver ma détermination en égorgeant moi-même le jeune prisonnier dont je vous avais parlé dans la missive précédente. Je n’ai pas tremblé au moment de plonger le couteau dans sa gorge. Il m’a agonie d’insultes jusqu’à ce que ma lame lui sectionne les cordes vocales, il m’a injuriée des yeux jusqu’à ce que la mort les voile, preuve que les couilles-à-masques emportent leur folie avec eux sur le chemin des chanes, preuve qu’il n’y a aucune mansuétude ni aucun revirement d’attitude à attendre de leur part. Ce sont des blocs de haine pure que nous devons désagréger, dissoudre dans le feu de notre propre résolution, de notre propre… haine. Œil pour œil, dent pour dent, haine pour haine, et que les plus méritants l’emportent ! L’exécution de notre jeune otage ne m’a pas accablée de remords, elle a au contraire soufflé sur ma colère, sur mon désir pur, sincère, brillant de débarrasser la surface du nouveau monde de l’engeance détestable des protecteurs des sentiers.

Le lieu de rendez-vous n’entraînera de difficulté majeure pour aucune d’entre vous. Vous êtes toutes les mères de mathelles situés au nord de Cent-Sources, non loin du mien par conséquent, vous êtes toutes mes très chères voisines. Les mères des domaines originels ont été prévenues, j’en ai eu la confirmation, mais aucune d’elles n’a daigné me répondre, comme si elles s’estimaient bien au-dessus de ces contingences misérables, comme si l’ancienneté de leurs terres les dispensait de la menace des couilles-à-masques. Qu’elles s’étouffent dans leur mépris, ces femmes qui s’élisent comme les reines des reines, comme les descendantes les plus pures des héros de l’Estérion ! Nous nous passerons de leur appui de la même manière que nous nous sommes passées de leur bénédiction pour fonder nos mathelles. Souvenez-vous d’elles, souvenez-vous de ces mijaurées qui s’opposaient à toute décision ou à toute initiative susceptibles de remettre en cause leurs privilèges, souvenez-vous qu’elles figeaient notre monde dans un conservatisme oppressant, qu’elles vivaient déjà dans le passé, dans la négation des enseignements d’Ellula, ces mêmes enseignements dont elles se prétendent les représentantes les plus illustres. S’il m’est permis ici de me montrer grossière – ce sera, je pense, la meilleure façon de révéler le fond de ma pensée –, je conchie leur prestige, je conchie leurs maisons, je conchie leurs bavardages, je conchie leurs intrigues, je conchie leur hypocrisie et leurs mines perpétuellement outragées.

M’étant ainsi soulagée, je t’invite à me rencontrer au milieu de la nuit prochaine au lieu-dit des Trois Cornes, au bord de la rivière Abondance. Que celles qui ne connaissent pas cet endroit suivent la rive orientale d’Abondance à partir du croisement des Quatre Chemins du nord. Elles finiront par tomber sur une crique profonde, surmontée de trois rochers en forme de corne. Venez toutes accompagnées d’une escorte solidement armée au cas, probable, hélas ! où vous feriez de mauvaises rencontres.

Le présent nous convie à la fermeté et à la vigilance. Je t’embrasse du fond du cœur, très chère amie.

Merilliam.

Cela faisait des heures qu’Alma errait dans le labyrinthe souterrain de Chaudeterre. Sans solarine ni torche de résine, elle ne voyait pas à trois pas devant elle, et les galeries se ressemblaient au point qu’elle avait l’impression d’en parcourir une seule, toujours la même, multipliée à l’infini. Elle entendait, ou croyait entendre, des cris étouffés, des murmures dans le silence des profondeurs bercé par les clapotis. Elle se dirigeait alors, ou croyait se diriger, vers la source du bruit, espérait se rapprocher de ses sœurs, mais le cri étouffé ou le murmure s’interrompait au bout de quelques instants, ou bien retentissait derrière elle et l’entraînait dans une autre direction.

Elle marchait pieds nus sur un sol rugueux, coupant parfois, ayant d’abord retiré sa sandale gauche dont son pied gonflé, douloureux, ne supportait plus le contact, puis s’étant débarrassée de la droite pour combattre une vague impression de déséquilibre. Elle tenait ses deux chaussures dans la même main et se servait de l’autre pour explorer à tâtons les parois blessantes ou pour éviter les concrétions qui tombaient de la voûte et barraient la galerie sur toute sa hauteur.

Elle avait cédé une fois au découragement et s’était effondrée en larmes au pied d’une grosse stalagmite. Elle avait d’abord cru qu’elle ne pourrait plus se relever tant elle était épuisée, tant son pied ébouillanté lui faisait mal. Elle avait fini par s’assoupir, recroquevillée sur elle-même, la hanche et l’épaule meurtries par la dureté du sol. Réveillée en sursaut par une sensation de mouvement, de présence, elle avait scruté un long moment l’obscurité sans rien distinguer d’autre que les tores arrondis et gris d’autres stalagmites éparpillées dans la galerie. L’odeur du soufre lui avait semblé plus forte que d’habitude, et l’air plus moite, comme si l’activité des sources souterraines s’était accrue pendant son sommeil. La douleur à son pied avait en tout cas considérablement diminué, et elle avait décidé de repartir, tenaillée par la faim et la soif, se maudissant de ne pas avoir insisté pour porter un sac de vivres ou une cruche d’eau potable.

Comme elle avait perdu depuis longtemps tout sens de l’orientation, elle n’essayait plus de se repérer, elle enfilait les galeries au hasard dans l’espoir un peu fou de tomber sur un groupe de ses sœurs. Elle s’immobilisait de temps à autre, restait à l’écoute du silence, tentait de capter, sous les clapotis qui rythmaient la rumeur grave et persistante, des éclats de voix, des chuchotements, des rires qui la guideraient dans le dédale. Mais les bruits qu’elle percevait disparaissaient au bout de quelques instants comme des mirages sonores et ne réussissaient qu’à renforcer son impression de tourner en rond.