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Le découragement la gagnait à nouveau, elle peinait de plus en plus à poser son pied au sol. Elle marcha encore quelque temps avant de renoncer au sortir d’une galerie, vaincue par la fatigue et la douleur. Elle retroussa sa robe et s’installa en porte-du-présent, une posture tellement usitée pendant ses deux années de noviciat à Chaudeterre qu’elle était devenue un réflexe, presque une seconde nature. Elle se concentra aussitôt sur la circulation de l’air dans sa gorge et ses poumons, prit des inspirations de plus en plus profondes, ralentit le débit de ses expirations, fut peu à peu baignée d’un grand calme. De ses pieds, sollicités par la posture, montèrent des douleurs vives, aiguës, surtout du droit qui compensait les faiblesses du gauche et supportait tout le poids de son corps. Elle les ignora de la même façon qu’elle ignora le tremblement de ses jambes et l’angoisse qui resurgissait en force dans son silence intérieur. Trop exténuée pour tenter de dominer ses troubles physiques et ses pensées parasites ainsi que ses instructrices le lui avaient enseigné durant les séances d’éveil au présent, elle se contenta de les observer au fur et à mesure qu’ils se présentaient, comme elle aurait observé des phénomènes extérieurs à elle-même, les averses de cristaux de glace, les tempêtes de bulles de pollen, les ondulations aux couleurs changeantes des herbes de la plaine ou les nuages traversant le ciel mauve au-dessus des toits du conventuel. D’innombrables tentacules surgissaient de son mental, qui la ligotaient à ses pensées, à ses souffrances, qui tentaient de l’entraîner dans les remous familiers et tumultueux.

Une ronde infernale de jugements, de désirs, de souvenirs, de peurs, de rejets…

Pauvre petite fille abandonnée dans le labyrinthe souterrain de Chaudeterre. Pauvre petite fille mal aimée, reniée par sa mère. Pauvre petite fille handicapée à vie par sa propre stupidité. Pauvre petite fille seule dans le noir, écrasée de frayeur. Pauvre petite fille assoiffée de reconnaissance et incapable de démontrer son importance aux yeux de tous. Pauvre petite fille si douée pour le malheur et bientôt morte de soif. Pauvre petite fille, pauvre petite fille, pauvre petite fille… Elle se contempla ainsi, sans dureté excessive mais sans complaisance, avec l’infime recul nécessaire pour percevoir tout l’artifice, toute l’absurdité de sa situation. Elle qui avait si souvent appelé la mort de ses vœux, elle risquait seulement de mourir. Elle n’aurait pas montré de quoi elle était capable, la belle affaire ! on n’emportait pas dans l’autre monde l’admiration ou la reconnaissance des autres. Elle n’avait rien à prouver, ni à sa mère ni aux responsables du conventuel, ni même à Qval Djema la fondatrice, elle se devait seulement d’être elle, dans le présent, avec ses forces et ses faiblesses, ni pauvre petite fille ni héroïne de mondes inexistants.

Un cri strident la tira de sa contemplation. Elle se rendit compte qu’elle pleurait. Elle la fumée, la sèche, versait décidément beaucoup de larmes depuis qu’elle avait trempé les pieds dans le bassin bouillant. Des bruits de pas précipités enflèrent et se répercutèrent dans le silence des profondeurs. Cette fois, elle en était sûre, des sœurs couraient dans une galerie toute proche de celle-ci. Elle se releva, rabattit sa robe sur ses jambes, fit quelques mouvements d’assouplissement pour rétablir la circulation sanguine, grimaça lorsque le sang, affluant à ses pieds, réveilla ses douleurs assoupies et se mit en chemin en direction du tumulte. Elle perdit du temps à franchir les passages étranglés entre les bases imposantes des stalagmites et les parois. Des hurlements suraigus et continus supplantèrent les bruits de cavalcade et lui vrillèrent les nerfs. Elle déboucha dans une autre galerie, vaste, dégagée, et aperçut dans le lointain la lueur faible et fixe d’une solarine. Reprise par ses peurs, elle hésita un moment à s’en approcher.

Les hurlements s’interrompirent et le silence retomba sur les lieux, funèbre, écrasant. Le cœur battant, Alma attendit encore quelques instants avant de s’engager dans la galerie et de marcher vers la lumière aussi vite que le lui permettait son pied gauche. Elle ressentait de nouveau la présence d’une force latente, d’une énergie qui emplissait les ténèbres et dont elle ne parvenait pas à déterminer la nature. La lumière de la solarine soulignait les irrégularités des parois et de la voûte de la galerie.

Elle éclairait également une forme oblongue posée en travers du sol et qui était, Alma s’en rendit compte après avoir franchi une distance d’une cinquantaine de pas, un corps étendu. Le corps d’une djemale plus précisément, vêtue d’une robe déchirée imbibée de sang. Alma eut un haut-le-cœur quand elle découvrit la tête de sa sœur, réduite à une bouillie de chair, d’os et de cheveux. Impossible de discerner les traits dans son visage ravagé, mais son corps à peu près intact la désignait comme une femme d’une quarantaine d’années, une femme par conséquent à peine entrée dans l’âge adulte. Sa robe retroussée, dénudant jambes et bassin, semblait indiquer qu’elle avait été violée avant d’être frappée avec un acharnement démentiel. L’odeur de sang masquait les effluves de soufre et une autre senteur à peine perceptible, un mélange de résineux et d’herbes sauvages.

Alma se recula de deux pas et se pencha sur le côté pour vomir. Comme elle avait le ventre vide, elle régurgita de la bile dont l’amertume provoqua une nouvelle et violente série de spasmes. Haletante, tremblante, gémissante, elle s’essuya les lèvres d’un revers de manche, se releva et avisa, quelques pas plus loin, la petite solarine dont les ténèbres assiégeaient le halo faiblissant. Elle la ramassa avant de s’appuyer contre la paroi pour récupérer un peu de ses forces. La pierre était encore emplie de la tiédeur de sa sœur morte. Elle n’avait plus aucun doute désormais, la force à l’œuvre dans ces souterrains était une entité maléfique, destructrice. Elle ferma les yeux, renversa la tête en arrière, essaya de juguler le flot tourmenté de ses pensées, de retrouver le calme réparateur qu’elle avait expérimenté quelques instants plus tôt, mais quelque chose l’en empêcha, la sensation nette, presque blessante, d’être cernée, observée.

Elle rouvrit précipitamment les yeux. Découvrit quatre silhouettes autour d’elle. Quatre ombres silencieuses qui avaient jailli de l’obscurité pour s’avancer dans le halo lumineux de la solarine. Quatre hommes aux visages dissimulés par des masques d’écorce et drapés dans d’amples et grossières robes de craine. Quatre protecteurs des sentiers qui brandissaient des haches et des masses de pierre.

Ils débouchèrent sur une vaste place circulaire et criblée de colonnes de lumière qui tombaient d’invisibles ouvertures. Alma reconnut l’endroit malgré la souffrance dévorante qui la privait par intermittence de sa lucidité et lui donnait l’impression d’évoluer dans un improbable ailleurs.

Eclairés par des solarines récupérées près d’autres cadavres de djemales, les quatre couilles-à-masques avaient au préalable emprunté un réseau tortueux de galeries dans lequel ils s’orientaient sans marquer la moindre hésitation. Ils n’avaient pas touché leur prisonnière, ils lui avaient seulement ordonné de les suivre. Alma n’y connaissait pas grand-chose en matière de sexualité masculine, mais des sœurs plus âgées lui avaient confié qu’ils « avaient beau se rengorger de leur virilité, ces messieurs avaient besoin de reconstituer leurs forces une fois qu’ils avaient craché leur… (regards narquois sur la novice) venin ». Et ces quatre-là, à en croire leurs robes souillées de sang, avaient sans doute dilapidé une grande partie de leur énergie avec d’autres sœurs. En revanche, ils s’étaient montrés impitoyables lorsqu’elle les avait implorés de s’arrêter quelques instants pour reposer son pied au supplice, ils l’avaient frappée du manche de leurs haches et de leurs masses pour l’obliger à continuer. Dès lors elle avait eu l’impression de marcher en permanence sur un tapis de braises rougeoyantes.