Ses quatre gardiens entraînèrent Alma vers un groupe de djemales regroupées au centre de la place. Elle ne se fit pas prier lorsqu’ils lui firent signe de s’asseoir au milieu de ses sœurs, elle se laissa tomber comme une masse, s’allongea sur le dos pour détendre ses muscles noués et essayer d’oublier, ne serait-ce que quelques instants, la brûlure qui lui dévorait désormais tout le corps. C’est à peine si elle prit conscience que quelqu’un se penchait sur elle.
« Alma ? Alma ? »
Elle concentra son regard sur le visage qui se précisait dans son champ de vision et reconnut sa mère. Zmera n’avait plus rien de la mathelle sûre d’elle et autoritaire qu’elle s’efforçait de paraître en toutes circonstances : cheveux désordonnés, collés par la poussière à ses tempes et à ses joues, traits creusés par l’anxiété, yeux agrandis et délavés par la frayeur. Alma fut néanmoins contente de la revoir, contente de la savoir en vie.
« Ces monstres ne t’ont pas… »
Zmera n’alla pas au bout de sa question, par peur sans doute d’entendre la réponse. Alma secoua lentement la tête avec un sourire qu’elle espéra rassurant. Les colonnes de lumière éclairaient des visages dans le groupe des djemales, la face ridée de Qval Frana, celle, ingrate, de Qval Anzell, d’autres qui appartenaient pour la plupart aux djemales anciennes de Chaudeterre.
« Ils nous attendaient, reprit Zmera. Ils savaient que les sœurs se réfugieraient dans les souterrains du conventuel. Quelqu’un les a guidés dans le labyrinthe.
— Qui ? » souffla Alma.
Zmera haussa les épaules.
« Nous n’aurons sans doute jamais la réponse à cette question. Peut-être une sœur ingénue, facile à séduire, à influencer. » Elle posa la main sur l’épaule d’Alma. C’était la première fois, à sa connaissance, que sa mère lui manifestait un peu d’attention, de tendresse. « J’ai cru que tu étais morte, Alma. Et je ne me serais jamais pardonné d’avoir manqué l’occasion de dissiper le… malentendu entre nous.
— Moi je me suis déjà pardonné, murmura Alma. Et je vous ai aussi pardonné. J’ai souffert de votre mépris, mais tout ça n’a plus aucune importance. J’ai cessé d’être votre pauvre petite fille. Le principal, pour vous comme pour moi, est de s’en aller sans remords et sans regrets sur le chemin des chanes.
— Tu n’as vraiment ni remords ni regrets ? »
Alma se redressa sur un coude. La sensation de brûlure s’assourdissait peu à peu, son esprit se clarifiait comme un ciel de fin d’orage. Des protecteurs des sentiers gardaient toutes les bouches qui donnaient sur la place, y compris l’entrée grondante et fumante de la grotte de Djema. Les lueurs figées des solarines et celles, dansantes, des torches de résine étiraient leurs ombres sur les parois et les voûtes rugueuses et accentuaient l’aspect grimaçant de leurs masques. Des corps avaient été entassés à la hâte dans un recoin de pénombre. Des souffles d’air remuaient un bouquet d’odeurs fortes où dominaient le soufre et le sang.
« Et vous ?
— On ne répond pas à une question par une question, dit Zmera.
— Il me semblait que vous cherchiez une réponse dans ma réponse », répliqua Alma.
Zmera poussa un long soupir avant de glisser une main hésitante dans les cheveux de sa fille.
« Bien sûr que j’ai des regrets ! Des tonnes de regrets ! Je ne parle pas seulement de ton père… Tu n’es pas la fille d’un volage, d’ailleurs, mais d’un errant, d’un ventresec. »
Alma eut un tressaillement de surprise qui raviva la brûlure à son pied.
« Je l’ai supplié de devenir mon constant, mais rester au domaine était au-dessus de ses forces, tu comprends, c’est comme enfermer un nanzier sauvage dans une cage. Il voulait que je le suive dans son errance, il voulait m’enseigner les secrets des plaines du Triangle. Une femme n’a pas le droit d’abandonner ses enfants et, pourtant, s’il me demandait de le suivre aujourd’hui, je le ferais sans l’ombre d’une hésitation. Tu es l’incarnation de ce regret, Alma.
— Vos regrets ne me concernent plus, mère. Je suis Alma, l’incarnation du présent, et j’ai déjà bien assez à faire sur mon propre chemin.
— J’aurais sans doute dû t’en parler plus tôt. Tu lui ressembles, tu as hérité de ses gènes, tu étais faite pour l’errance, pour la liberté. Mais des mathelles avaient chargé certains cercles de chasse d’éliminer les errants et j’ai eu peur pour ta vie. Je ne voulais plus t’avoir sous les yeux, tu ne pouvais plus rejoindre ton père, il ne restait plus qu’une solution : le conventuel de Chaudeterre. Ça aussi, je l’ai regretté. Et amèrement. Pas seulement parce que l’enfermement risquait de te rendre folle, mais parce que tu étais… tu es ma fille, mon sang, ma chair, et qu’on ne coupe jamais le cordon avec ses enfants. »
De grosses larmes roulaient sur les joues de Zmera. Alma resta interdite, pétrifiée. Son esprit la pressait de se jeter dans les bras de sa mère, mais les vieux réflexes, implantés par des années de méfiance, de déception, l’entravaient, la paralysaient. Elle avisa alors une cruche et un morceau de pain de manne non loin d’elle, s’en empara sans demander la permission à quiconque, but une longue rasade d’eau tiède et mangea le bout de pain qui, bien que rassis, suffit à chasser le goût d’amertume de sa gorge.
D’autres sœurs, plus ou moins jeunes, plus ou moins amochées, vinrent peu à peu grossir le groupe des survivantes. Alma comprit qu’elles servaient de réserve aux protecteurs des sentiers. Certains d’entre eux venaient régulièrement en chercher une et s’éclipsaient avec elle dans une galerie adjacente où ses cris résonnaient un long moment avant de s’interrompre brusquement. Ils tournaient autour des femmes avant d’arrêter leur choix, relevaient quelques têtes qui restaient obstinément penchées, émaillaient leurs examens d’éclats de rire et de commentaires graveleux. Ils s’arrêtèrent à plusieurs reprises devant Alma et l’inspectèrent de la tête aux pieds avant de se rabattre sur une de ses voisines, souvent plus âgée. Ils ne faisaient que confirmer ce qu’elle avait découvert depuis sa tendre enfance, à savoir qu’elle était moins attirante que les autres filles aux yeux des garçons. Elle n’aurait jamais pensé en revanche que cette disgrâce lui vaudrait un jour un supplément de vie. Elle ne se berçait pas d’illusion, ils finiraient par l’emmener comme les autres, mais une question lui trottait dans la tête, incongrue voire malsaine dans les circonstances : est-ce qu’elle serait choisie avant sa mère ?
Un protecteur des sentiers saisit Alma par la manche et la força à se relever. Elle tenait maintenant sa réponse : ils avaient privilégié la jeunesse, dont elle était la dernière représentante, au détriment de la beauté mûre de Zmera. Elle avait consacré les dernières heures à établir le contact avec le présent, elle se sentait désormais baignée d’un grand calme, résolue et parfaitement maîtresse d’elle-même.
Elle adressa un regard et un sourire d’adieu aux anciennes du conventuel. Elle lut tout le désespoir du nouveau monde dans les yeux de Qval Frana. Elle comprenait cette détresse, ce terrible sentiment d’échec, de gâchis, au moment de tirer le bilan. Elle l’avait elle-même vécu lorsqu’elle avait manqué l’épreuve de l’eau bouillante. Car il s’agissait bel et bien d’un échec, non d’une interprétation erronée de l’enseignement de Djema comme le prétendaient les autres. Qval Anzell la fixa avec attention, comme si elle avait deviné sa détermination, et lui rendit son sourire.