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« Emmenez-moi avant ma fille ! »

Zmera s’était levée et avancée vers les protecteurs des sentiers. Elle avait en partie recouvré son arrogance de reine de domaine, de femme consciente de son pouvoir. Un protecteur lui saisit l’avant-bras et la repoussa avec une telle brutalité qu’elle perdit l’équilibre et tomba durement aux pieds de Qval Frana.

« Sois donc pas si pressée, ton tour viendra ! » cracha une voix déformée par le masque.

Alma contempla sa mère qui gisait sur le sol rocheux, la respiration coupée par le choc.

« La mort n’est que l’autre versant de la vie, maman. Où que je sois, où que tu sois, nous resterons toujours unies. Suis-moi si tu as foi en moi. Je t’aime quoi qu’il advienne. Et vous toutes, suivez-moi si vous avez foi en Djema. »

Le protecteur la tira en arrière avec un grognement d’impatience. Elle lui emboîta le pas avec une apparente docilité. Son pied avait légèrement dégonflé et ne l’élançait pratiquement plus. Ses bourreaux, au nombre de trois, l’entraînèrent vers une galerie située non loin de la grotte de Djema. Les hommes chargés de garder les entrées somnolaient, à demi affalés sur leur hache ou leur masse de pierre. Les autres s’affairaient à manger, à boire ou à transporter les cadavres.

Elle feignit de trébucher et de battre des bras pour se rééquilibrer. Le protecteur, surpris, lâcha sa manche. Les deux autres éclatèrent de rire. Elle exploita aussitôt le léger flottement pour se faufiler entre eux et foncer à toutes jambes vers l’entrée de la grotte de Djema.

« Hé, sale petite… »

Elle ne ralentit pas lorsqu’elle approcha des deux gardiens de l’entrée, qui, réveillés en sursaut par les cris, s’agitaient comme des pantins dont on aurait tiré les fils par à-coups. Le temps qu’ils reprennent leurs esprits, qu’ils se fassent une idée de la situation, et ils virent une forme grise leur filer sous le masque et s’engouffrer dans la grotte.

« Remuez-vous, au nom de Maran ! »

Elle se débarrassa de sa robe sans cesser de courir. Les sensations de la première fois lui revinrent en bloc, l’émotion, la curiosité, l’inquiétude, l’espoir, la déception… Les vapeurs chaudes l’enveloppèrent, tissèrent des entrelacs cuisants sur sa peau nue, ses poumons et sa gorge s’embrasèrent, ses oreilles et ses ongles se criblèrent d’épingles enflammées. Elle ralentit l’allure pour ne pas glisser sur le sol humide. Les rochers déchiquetés se dressaient toujours autour de l’eau comme des crocs vigilants. Une lumière vague, maladive, caressait les stalactites tronquées à demi noyées par les volutes, scintillait dans les geysers, les frémissements et les bulles qui agitaient la surface du bassin. Les cris stridents de ses poursuivants transpercèrent le grondement de la grotte. De plus en plus suffoquée par les vapeurs brûlantes et chargées d’une forte odeur de soufre, elle n’essaya pas de lutter contre la peur, elle escalada les premiers reliefs et grimpa sur un éperon rocheux qui surplombait le bassin. Là, elle s’appliqua à reprendre sa respiration, attentive aux battements de son cœur, aux frémissements de sa peau, de ses muscles, de ses nerfs.

Les paroles de Gaella la folle résonnèrent avec une netteté saisissante dans son vide intérieur : Il nous a manqué la confiance, cette confiance qui conduit à l’invincibilité, à l’éternité de l’instant, qui transforme le feu en caresse et la souffrance en félicité. Elle contempla l’eau bouillante, l’eau terrible du Qval, discerna de la beauté dans ses bouillonnements, dans ses clapotis, dans ses gargouillements, dans ses grondements. Elle lança un regard sous elle, aperçut, à demi estompées par la vapeur, les silhouettes grotesques de deux couilles-à-masques qui escaladaient à leur tour les rochers.

Des contretemps…

Ils arrivaient trop tard, déjà dévorés par le temps. Elle n’avait plus de désir, plus de passé ni d’avenir, et elle entendait que cela était merveilleux. Elle prit son élan et sauta avec joie dans l’eau bouillante.

CHAPITRE XV

GRANDES EAUX

Elleo hante chaque instant mes pensées, et pourtant je n’ai vraiment pas envie de retourner au domaine, je n’ai surtout pas envie de revoir les autres, ma mère, ses constants, mes frères, mes sœurs, les permanents, je n’ai pas envie de replonger dans l’ambiance et l’odeur oppressantes du mathelle, je n’ai pas envie de partager leur air, leur eau, leur pain et leurs conversations, je n’ai pas envie d’être la cible de leurs regards inquisiteurs, je n’ai pas envie de revenir dans cette maison qui est pour moi une prison de pierre au même titre que l’Estérion fut une prison de métal pour ses passagers.

J’ai découvert, là où Ellula m’a conduite, une vie que je ne soupçonnais pas, une vie qui ne se borne pas aux limites étroites d’un domaine, aux principes déjà étriqués de notre civilisation balbutiante. Je regrette de ne pas être partie plus tôt, de ne pas avoir écouté cette voix qui me poussait à découvrir les merveilles du nouveau monde. Elleo me retenait au domaine, du moins c’est ce que j’ai été encline à penser dans un premier temps, puis, en approfondissant ma réflexion, j’ai pris conscience que j’étais la seule responsable de cet état de fait, que, si mon désir s’était montré fort, opiniâtre, mon frère n’aurait pas eu d’autre choix que de m’accompagner. Si je suis restée auprès de ma mère, c’est en réalité dans le seul dessein d’entrer en conflit avec elle, avec les permanents du mathelle, avec l’ensemble de la population du nouveau monde. Il fallait qu’ils sachent, ces piètres adorateurs des sentiers, de quelle boue était faite Lahiva filia Sgen, de quel venin étaient imprégnés ses mots et son souffle, de quelle malédiction brûlait son âme. Je n’existais pas par moi-même, seulement dans le miroir des autres, et j’ai dû pousser très loin la provocation pour qu’ils me vomissent des yeux et m’incitent à partir.

Il n’y a rien de plus merveilleux que de briller pour soi-même, c’est une nouvelle convertie qui te l’affirme, lecteur (lectrice). Rien de plus important que de se laisser bercer par le murmure de la vie qui coule en soi. Quand je repense aux permanents des mathelles, à ceux qui vouent leur existence à conquérir, agrandir, consolider leur environnement, je ne les envie pas et leur garde même encore un peu de mépris. La vérité est que je ne me suis jamais sentie des leurs, voilà pourquoi, sans doute, j’ai éprouvé le besoin fondamental de les défier, de les offenser. Ne va pas croire, lecteur (lectrice), que j’en conçoive des remords : d’abord la notion de remords m’est inconnue, ensuite les âmes bornées reçoivent les outrages qu’elles méritent. À chaque époque se dressent des fous et des folles dont le seul rôle est de creuser des brèches dans les murailles des certitudes, de faire souffler des courants d’air frais dans les atmosphères confinées. J’ai endossé ce rôle avec toute la détermination dont j’étais capable, je l’abandonne maintenant à d’autres, dans un nouveau registre certainement, mais qu’importe, que les fous et les folles continuent de jouer, de chanter, de danser, de provoquer !

J’ai quitté le domaine de Sgen au cœur d’une nuit noire sans satellite, munie d’un sac de vivres, de trois gourdes d’eau, de deux robes et de deux paires de chaussures de rechange et, enfin, de mon nécessaire d’écriture. Elleo n’était toujours pas revenu du mathelle sinistré où ma mère l’avait envoyé en compagnie d’une poignée de permanents. J’ai souffert évidemment de ne pas l’embrasser une dernière fois, mais aurais-je eu le courage de partir s’il m’avait serrée dans ses bras, si je m’étais roulée dans son odeur, dans sa chaleur ? Il valait mieux pour nous trois, l’enfant, Elleo et moi, qu’il en fût ainsi.