Выбрать главу

J’ai marché et pleuré jusqu’à l’aube, l’âme déchirée, les épaules meurtries par le poids du sac et des gourdes. J’ai erré jusqu’au zénith de Jael dans les plaines en suivant la direction du nord-est, du moins c’est ce que semblait indiquer la position de l’astre du jour. Epuisée, je me suis assise dans les herbes, j’ai bu une gorgée d’eau et mangé un petit pain de manne parfumé à l’eau d’onis. C’est alors qu’ils m’ont entourée, un groupe de ventresecs qui m’ont demandé si je m’étais perdue. Je ne les ai pas perçus comme ces êtres fourbes, sales, méprisables dont parlent les permanents des mathelles, je les ai accueillis comme des envoyés de la divine Ellula et je leur ai raconté mon histoire, toute mon histoire, sans omettre de préciser que le père de mon enfant était également mon frère de sang. Ils ne m’ont pas paru choqués, du moins pas en apparence, ils m’ont simplement dit qu’eux-mêmes veillaient à éviter les naissances consanguines pour ne pas affaiblir leurs lignées. Mais, puisque l’enfant était là, puisque moi, sa mère, n’avais pas assez de ressources pour mener à bien ma grossesse, ils acceptaient de me conduire dans un endroit où je ne manquerais ni de vivres ni d’eau.

Ils m’ont guidée à travers la plaine pendant cinq jours. Ils étaient plus de cinquante, hommes, femmes et enfants, un rassemblement de trois clans qui se sépareraient après avoir accompli les rites de fécondité et de partage. Les hommes se relayaient pour porter mon sac et mes gourdes, les femmes pour me soutenir ou m’encourager quand la fatigue m’entraînait à ralentir le pas. Les errants sont capables de marcher à vive allure toute la journée sans trahir la moindre lassitude. Ils vont pour la plupart sans chaussures, partiellement ou entièrement nus pour certains, dorment dans des abris légers de peau et de bois qu’ils montent et démontent en un temps très bref, mangent des fruits que je n’avais jamais vus auparavant ou découvrent, à l’endroit où ils établissent leur campement, un yonk mort qui semble être venu s’échouer là dans le seul but de leur servir de repas. Ils n’ont pas peur des umbres, qu’ils appellent négentes, leur vouent même un culte aussi fervent que celui qu’ils accordent aux anciennes ventresecs kroptes de l’Estérion (je ne suis pas sûre d’ailleurs qu’ils connaissent les origines kroptes des ventresecs).

Je me sentais tellement bien en leur compagnie que j’ai presque regretté qu’ils me conduisent, un soir, devant un trou de la largeur d’un homme, à demi dissimulé par les herbes. Ils m’ont remis mes affaires et m’ont invitée à m’y glisser en m’assurant qu’il y avait plus bas un refuge où je trouverais largement de quoi subvenir à mes besoins. J’ai compris qu’ils ne souhaitaient pas me garder près d’eux parce que mon enfant risquait d’être un maillon faible dans leurs chaînes génétiques, je les ai remerciés du fond du cœur et je me suis faufilée dans le passage.

De naturel claustrophobe (l’héritage biologique des passagers de l’Estérion, il me semble en avoir déjà parlé), j’ai manqué défaillir à maintes reprises dans l’étroit boyau qui s’enfonçait en pente douce dans les entrailles de la terre. J’ai repoussé comme j’ai pu la panique qui m’entraînait à regagner la surface, à jouir encore du mauve sombre du ciel, des vagues incessantes des herbes et des lâchers des bulles de pollen, et j’ai continué de descendre, plus morte que vive, en espérant que les errants ne m’avaient pas expédiée dans ma tombe. (Mais pourquoi auraient-ils perdu cinq jours dans la seule intention de se débarrasser d’une invitée indésirable ?)

Le boyau s’est élargi et m’a déposée dans une gigantesque cavité. Il m’a fallu un peu de temps pour m’accoutumer à la faible clarté des lieux. La lumière du jour s’y invite, mais avec parcimonie et par un jeu complexe de ricochets qui la désagrègent en poussière diffuse, ténue. J’ai dû également m’habituer à la moiteur permanente qui règne dans le gouffre et qui s’explique par la présence de sources d’eau chaude. Deux exactement, l’une bouillante et chargée d’une forte odeur de soufre, l’autre tiède, claire, qui déborde d’un bassin naturel avant de s’écouler en ruisseaux dans les profondeurs du sol. Cette dernière me sert désormais de baignoire et de réserve d’eau potable.

Mais, plus extraordinaire, la voûte et les parois de la cavité se tapissent d’une plante grimpante et légèrement phosphorescente qui donne en permanence ces mêmes gros fruits savoureux et nourrissants que m’avaient offerts les ventresecs. La divine Ellula m’a donc procuré un refuge où je pourrai passer les deux mois de l’amaya de glace au chaud, de l’eau et de la nourriture. Elle a de surcroît exaucé mon vœu de solitude en éloignant de moi les errants. Je peux donc consacrer tout mon temps à la vie qui croît en moi, à l’écriture, à l’exploration systématique de mes territoires intimes.

Bien sûr, mon corps souffre du manque d’Elleo. Il a tellement chanté à ses caresses, à ses baisers, à ses visites qu’il réclame avec véhémence sa partition et que je dois parfois essayer de le contenter en me servant de mes souvenirs et de mes mains.

J’avais prévu de surseoir un peu avant de te raconter la suite, cher lecteur (lectrice), mais je suis moi-même une narratrice impatiente, incapable de réfréner sa plume, et je ne puis résister au plaisir de t’entretenir de mes nouvelles rencontres, même si elles ne restent pour l’instant qu’esquissées, fugitives, impalpables. Car figure-toi que cette cavité perdue au milieu des plaines ne renferme pas seulement une eau bienfaitrice et des fruits délicieux, elle est aussi et surtout l’un des repaires des… Qvals !

Extrait du journal de Lahiva filia Sgen.

Orchéron et les ventresecs passèrent la nuit dans le refuge souterrain révélé par les furves. Il y régnait une tiédeur agréable, et les feuilles mortes des plantes grimpantes formaient des matelas, sinon confortables, du moins acceptables. Ils avaient mangé de gros fruits à la chair blanche et sucrée qui avaient apaisé la faim d’Orchéron, ils s’étaient lavés dans le bassin naturel d’une source tiède, puis ils s’étaient répartis par petits groupes ou par couples dans la grotte qui offrait de nombreuses chambres annexes en plus de la salle principale.

Les furves s’étaient éclipsés presque aussitôt qu’ils étaient apparus dans la nuit. D’eux Orchéron n’avait aperçu que leurs longs corps souples, ondulants, lisses, luisants, leurs immenses gueules aux bords tranchants et leurs membres antérieurs, courts, puissants, munis en leur extrémité d’une griffe aiguisée, creuse et large qui évoquait une pelle. Ils s’étaient balancés un petit moment au-dessus de la cavité qu’ils venaient de forer, comme des herbes agitées par le vent, puis ils s’étaient retirés sans un bruit, sans un cri, abandonnant derrière eux un tunnel étroit aux contours nets. Les ventresecs s’y étaient engouffrés l’un après l’autre et, après avoir rampé pendant un long moment sur une pente assez raide, avaient débouché dans la cavité où régnait une odeur tenace de soufre.

Les mains d’Ezlinn sinuèrent à nouveau sur le torse d’Orchéron. Quelques instants plus tôt, elle était venue se pelotonner contre lui dans le réduit minuscule où il s’était isolé. Il n’avait pas répondu à ses avances, non parce qu’elle lui déplaisait mais parce que le souvenir de Mael était encore trop présent, trop vivace, et qu’il aurait eu l’impression de le trahir, de le salir en cédant aux sollicitations d’Ezlinn. Elle avait poussé un soupir de déception, en apparence résignée, mais sa nouvelle offensive montrait qu’elle n’avait pas renoncé, qu’elle reviendrait à la charge tant qu’il ne l’aurait pas repoussée avec la fermeté requise. Elle se frotta avec impatience contre lui et, d’une pression appuyée de la main sur l’épaule, l’invita à se retourner. L’épais tapis de feuilles sèches craqua, crépita sous leur poids.