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« Tu n’as donc aucun désir pour moi ? »

Il lui effleura la joue du dos de la main. L’obscurité effaçait en partie les traits de la ventresec et donnait de la profondeur, du trouble à son regard.

« Ce n’est pas ça, répondit-il. Mael, la femme qu’ils m’ont enlevée, elle vit encore en moi.

— Les négentes l’ont emmenée dans les mondes où on ne souffre pas. Elle n’a plus besoin de toi et tu n’as plus besoin d’elle. Moi, je suis là, à tes côtés, et j’ai besoin de toi. Pour faire un enfant. »

La proposition d’Ezlinn souleva en lui à la fois de l’émotion et de la perplexité : il n’avait jamais envisagé d’être père, pas même avec Mael. Non seulement parce qu’il tardait à sortir de l’enfance, mais parce que la notion même de paternité lui était totalement étrangère. Il n’avait pas connu son père biologique, un homme sans aucune espèce d’importance selon Lilea, une ombre, et il n’avait pas réussi – ni même essayé d’ailleurs – à reconstituer l’image paternelle auprès d’Aïron.

« Il y a d’autres hommes que moi », murmura-t-il dans un souffle.

Elle se redressa sur un coude et le dévisagea avec dans les yeux des lueurs de dépit, de colère presque.

« Plein d’autres ! Et aucun ne m’a jamais refusée. Jamais ! »

Elle rajusta rageusement sa robe et, ramassée sur elle-même pour ne pas se cogner à la voûte basse, sortit de la petite excavation. Il regretta de l’avoir déçue, d’autant que, elle avait raison sur ce point, il ne servait à rien de remuer le passé, de ressasser les souvenirs. Il faillit lui crier de revenir, mais, brisé par les événements de la journée, il y renonça et plongea rapidement dans un sommeil où les rêves résonnaient comme de lointains, d’impalpables échos.

Lorsqu’il se réveilla le lendemain matin, les ventresecs avaient disparu. Il eut beau appeler, explorer les salles annexes, il dut se rendre à l’évidence : les matelas de feuilles séchées, les queues et les trognons des fruits étaient désormais les seules traces du séjour des errants dans la grotte.

Il mit leur disparition sur le compte de la déception d’Ezlinn : l’avait-il insultée en refusant ses avances ? Avait-elle réveillé les autres membres du clan pour filer en plein cœur de la nuit et l’abandonner à son sort ? Leur départ l’attrista. Il avait cru qu’elle comprendrait, qu’elle lui pardonnerait. Il ne l’avait pas repoussée par mépris, encore moins par dégoût, mais simplement parce que, depuis le meurtre d’Œrdwen et la mort de Mael, il n’avait pas le cœur à ça, qu’il avait besoin d’un peu de temps pour redécouvrir les enchantements de la vie.

Il mangea deux fruits, en cueillit quatre supplémentaires qu’il fourra dans les poches de son pantalon et s’engagea dans le tunnel creusé par les furves. Alors qu’il en avait parcouru la moitié, qu’il apercevait le cercle aveuglant de la sortie, il entendit un vague bruit de frottement dans son dos. Il se contorsionna pour jeter un regard par-dessus son épaule et vit que le boyau, qui s’emplissait aux trois quarts de la lumière de Jael, s’assombrissait à grande vitesse. Il reconnut au bout de quelques instants l’épiderme luisant, la tête ronde et la gueule entrouverte d’un furve. La créature fonçait sur lui comme l’eau furieuse d’un torrent.

Il pensa que les ventresecs avaient demandé à leurs alliés furves de venger l’honneur bafoué d’Ezlinn, se souvint de l’extraordinaire rapacité avec laquelle ils avaient englouti les lakchas de chasse et, gagné par l’affolement, rampa de toutes ses forces en direction de la sortie. La sueur lui dégoulina dans les yeux, son torse nu s’égratigna sur la terre et les pierres, des gémissements s’échappèrent de ses lèvres, mais, il eut beau s’échiner avec l’énergie du désespoir, il comprit que son poursuivant s’abattrait sur lui bien avant qu’il ne parvienne à regagner l’extérieur et, le souffle court, exténué par la violence de l’effort, il s’immobilisa.

Le furve se tenait à quelques pouces de ses pieds, sans doute depuis un petit moment déjà. Sa tête se balançait au bout de son long corps, sa gueule refermée se réduisait à une fente légèrement incurvée, une dizaine d’antennes translucides et souples, perchées sur la partie supérieure de son crâne, flottaient dans l’air comme les tentacules d’une éclipte. Elles lui servaient probablement d’yeux et de narines car on ne lui voyait pas d’orifice ni de relief au-dessus de la gueule. De même ses flancs arrondis, annelés par endroits, ne palpitaient pas, comme s’il n’éprouvait pas le besoin de respirer. De temps à autre son corps se tendait et sa tête se propulsait au-dessus du dos d’Orchéron. Les griffes uniques de ses membres antérieurs repliés sous lui crissaient sur les cailloux sertis dans la terre meuble.

L’homme et la créature du nouveau monde restèrent un long moment dans cette position, lui n’osant pas bouger de peur de déclencher l’attaque, elle ponctuant ses ondulations hypnotiques de brusques coups de tête vers l’avant dont certains, plus amples, la rapprochaient tout près de son visage. Orchéron se remémora à nouveau la scène du carnage dans le campement, comprit que, si le furve avait vraiment eu l’intention de se jeter sur lui, il n’aurait pas attendu si longtemps et commença à se détendre. Il se tourna lentement dans le boyau pour s’asseoir et décontracter ses jambes. Les fruits dans sa poche irritèrent le creux de ses aines et le haut de ses cuisses. Il eut l’idée d’en sortir un et de le tendre au furve. Aussitôt les extrémités des antennes de la créature vinrent se poser sur la peau jaunâtre du fruit et sur la pulpe de ses doigts. Leur contact n’était ni agréable ni déplaisant, il évoquait la caresse des épis de manne encore tendres d’avant les moissons.

Les antennes s’enhardissaient à présent, s’enroulaient autour du poignet et de l’avant-bras d’Orchéron, accentuaient leur pression sans jamais toutefois se faire blessantes, remontaient vers son épaule comme des branches grimpantes extensibles, atteignaient son cou, son menton, ses joues, son nez, ses yeux, son front. Rassuré par la délicatesse du furve, il se laissa explorer sans résistance, un peu inquiet au début, de plus en plus serein par la suite. Il ne s’agissait pas d’une première prise de contact mais, c’est du moins ce qu’il ressentit avec acuité, du resserrement d’un lien distendu, de la résurgence d’une relation très ancienne. Il n’avait pourtant jamais mis les pieds dans les réseaux souterrains du Triangle, pas à sa connaissance en tout cas, et il se demandait de quel recoin de sa mémoire surgissait ce genre de réminiscence. Les antennes le palpèrent pendant un long moment encore avant de se rétracter lentement et de retrouver leur conformation initiale. Puis la gueule du furve s’ouvrit, se dilata jusqu’à estomper sa tête et son corps, jusqu’à occuper la quasi-totalité du boyau, comme un nouveau tunnel qui se serait ouvert à l’intérieur du premier, bâilla avec une insistance et une profondeur alarmantes, avant de se refermer brusquement sur le fruit que lui présentait la main tendue.

Orchéron ne ressentit pas le moindre choc sur les doigts ou sur la paume, à peine un fourmillement. La créature du nouveau monde s’évanouit avec la même vélocité qu’elle était apparue. Il vit la lumière s’étirer comme un ruban étincelant dans le boyau et, perplexe, un peu étourdi, se remit à ramper vers le cercle aveuglant de la sortie.