« Les confermées et les mathelles croient que nous sommes des fous sanguinaires, poursuivit Jozeo avec ce regard exorbité et brillant dont Ankrel avait eu un premier aperçu au domaine de Velaria. Mais elles ne voient pas dans quels sentiers se sont fourvoyés les fils et les filles de l’Estérion, elles ne voient pas que les lignées maudites conduisent notre peuple à la dégénérescence et, à terme, à la disparition, elles refusent de comprendre que le nouveau monde a maintenant besoin de purificateurs, de gardiens, de protecteurs. Le premier disciple est venu nous révéler le danger, nous montrer le sentier, il mérite à jamais notre reconnaissance et notre admiration.
— Il s’appelait comment ? demanda Mazrel.
— Son nom est comme son histoire, il change selon les versions : pour les uns il est tout simplement le Premier, pour d’autres le Zèle incarné, pour d’autres l’Emmégis, pour d’autres le Maranite, et il en existe encore un certain nombre, plus ou moins compréhensibles. Donnez-lui le nom que vous voulez, celui qui correspond à vos envies, à vos besoins. Si vous l’appelez du fond du cœur, il vous entendra où que vous soyez. »
Le vent apporta une succession de tintements cristallins. Les chasseurs levèrent les yeux sur les nuages noirs et si bas qu’ils semblaient s’éventrer sur les courbes pourtant affaissées des collines. Des rideaux clairs et denses escamotaient les plaines dans le lointain.
« Une averse de cristaux ! cria Jozeo. Les yonks ! Il faut les rentrer ! »
Mais les grands herbivores renâclèrent au moment de franchir l’ouverture dont les bords étroits et coupants leur comprimaient et leur éraflaient les flancs. Il fallut, pour chacun d’entre eux, que deux chasseurs les tirent par les rênes pendant que trois autres les poussaient ou leur piquaient les membres postérieurs avec les lames de leurs poignards. Les premiers cristaux de glace, encore peu volumineux, encore semi-liquides, tombèrent alors qu’il restait sept yonks dehors. Les hommes se protégèrent en remontant leurs tuniques ou leurs vestes sur leurs têtes. Les légères contusions provoquées par le début de l’averse ne les empêchèrent pas de mettre à l’abri trois autres yonks. Puis les cristaux atteignirent rapidement le volume de pommes de jaule, devinrent aussi durs, aussi tranchants que des lames de corne, et les chasseurs durent se résigner à abandonner les trois dernières montures à leur sort. Les yonks, harcelés par les aiguilles qui se fichaient profondément dans leur cuir, ensanglantés, affolés, brisèrent leurs attaches et s’enfuirent au triple galop. Ankrel et les autres lakchas, massés dans l’entrée de la grotte, les virent s’effondrer l’un après l’autre sur un sol déjà revêtu d’une blancheur scintillante bientôt rougie de leur sang.
« Il arrive parfois que des troupeaux entiers se fassent piéger par ces satanées pluies de cristaux », grommela Jozeo.
L’averse s’était prolongée une grande partie de la nuit, et le silence s’était empli de tintements plus ou moins aigus, horripilants à la longue. Ils avaient rappelé à Ankrel les interminables journées dans la cuisine ou la chambre de la maison du domaine de Velaria. L’amaya de glace était une période pénible pour les enfants, pour tous ceux qui aimaient s’ébattre au grand air et qu’exaspéraient les atmosphères confinées. Certains y trouvaient leur compte, les permanents par exemple, qui goûtaient un repos bien mérité après avoir consacré des jours et des nuits aux moissons de manne tardive, les volages qui profitaient de l’occasion pour occuper plus longtemps la chambre d’une conquête, des femmes à qui cette claustration offrait l’occasion de se dédier à leurs constants, à un amant de passage ou à leurs enfants, les djemales séculières qui demeuraient dans le domaine où les avaient surprises les premières averses et qui en profitaient pour nouer des relations assez peu compatibles avec leur statut de sœurs de Chaudeterre, mais pour lui comme pour la plupart des enfants et des adolescents l’hivernage signifiait des semaines entières à supporter la proximité et les humeurs des adultes, des jours et des jours d’immobilité, d’attente, des heures et des heures à scruter un ciel désespérément noir et triste.
La plaine n’était plus qu’une immensité blanche dépourvue de reliefs. Les nuages clairs s’effilochaient sous les assauts rageurs du vent et dévoilaient des pans de ciel mauve. Le froid de la veille avait cédé la place à une douceur humide rassurante. Les cristaux du dessus avaient déjà fondu, les flaques s’élargissaient et atteignaient le sol par endroits, les herbes libérées redressaient leurs épis aux barbes agglutinées. Des cadavres des trois yonks fauchés par l’averse il ne restait plus que des squelettes où pendaient encore quelques pans de robe, quelques morceaux de chair.
Ils ne pourraient pas se remettre en chemin tant que la glace ne serait pas entièrement liquéfiée. Ankrel marchait normalement, n’était-ce une légère appréhension au moment de poser le pied au sol. La ventresec lui avait retiré son attelle et lui avait assuré que les os étaient maintenant ressoudés. Ses herbes mâchées avaient accompli des miracles. Les belladores djemales, pourtant réputées pour leur science et la qualité de leurs soins, n’auraient sûrement pas obtenu un résultat aussi spectaculaire en un temps aussi court.
« Il a pris de l’avance sur nous, dit Jozeo.
— Qui ? »
À peine avait-il posé la question que la réponse s’était imposée à Ankrel comme une évidence : l’homme qui avait tenté de délivrer la fille au sommet de la colline de l’Ellab, l’homme qui avait disparu au moment où les frères de Maran étaient sur le point de le capturer.
« Je croyais que nous allions chasser les umbres, murmura-t-il. Pas que nous poursuivions un homme.
— Les deux sont liés, dit Jozeo. Chasser les umbres, éteindre une lignée.
— Comment sais-tu qu’il s’est enfui dans cette direction ? »
Le lakcha frotta le dos de sa main sur ses joues hérissées d’une barbe courte et drue. Depuis plusieurs jours il avait cessé de se raser avec la lame de son poignard. De même il avait renoncé à se tresser les cheveux. Ce laisser-aller, peu dans ses habitudes, ne diminuait en rien la grandeur, la fierté qui se dégageait de lui, au contraire même l’accentuait par le simple jeu des contrastes.
« Je n’en sais rien, je l’espère. C’est notre direction de toute façon.
— Comment… comment a-t-il fait pour disparaître ? Il utilise la magie ?
— La magie ? Je ne crois pas. Mais j’ai une petite idée sur la question. Et le cercle ultime la partage.
— Quelle idée ?
— Tu le sauras plus tard, si nous le retrouvons.
— Si nous devons passer sur l’autre continent, comment traverserons-nous les grandes eaux orientales ? ».
Jozeo eut un sourire sibyllin.
« Tu en poses, des questions ! Tu es aussi curieux que je l’étais à ton âge. Ça fait plus de trois siècles que les lakchas de chasse utilisent le passage entre le Triangle et le deuxième continent. »
La surprise arrondit les yeux d’Ankrel.
« Un passage ? Pourquoi n’en ont-ils jamais parlé aux autres ?
— Il est parfois préférable de laisser les autres dans leur ignorance.
— Tu es déjà allé sur le deuxième continent ?
— C’est la première fois. Tout comme toi. C’est un honneur réservé à très peu d’entre nous, Ankrel. »
Jael fit sa réapparition et la chaleur augmenta brutalement de plusieurs dizaines de grades. Le manteau blanc de la plaine s’ajoura de plus en plus, révéla les dessous jaunes et désordonnés des herbes.