Les lakchas préparèrent les yonks, entassèrent les réserves de vivres dans les sacs, remplirent les gourdes aux dernières flaques. Les aiguilles immaculées de l’Agauer se découpaient avec netteté sur le fond mauve du ciel. Ils les estimèrent à deux jours de chevauchée, moins peut-être si le temps restait clair et leur permettait de progresser une partie de la nuit. D’autant que les cavaliers, au nombre de onze, disposaient de seize montures et pouvaient établir un roulement. Une fois les montagnes franchies, il leur faudrait encore deux jours pour atteindre les bords des grandes eaux orientales.
Jozeo tira son poignard de sa gaine.
« Je dois régler le sort de cette ventresec avant de… »
Ankrel l’interrompit d’un geste.
« Je m’en charge. C’est moi qu’elle a soigné, c’est à moi de la remercier. »
Jozeo sonda son vis-à-vis d’un regard perçant, puis hocha la tête avec un sourire entendu.
« Bon, mais fais vite. »
Ankrel lâcha la rêne de la femelle baie qu’on lui avait assignée pour monture et s’éclipsa dans la grotte.
Il en revint quelques instants plus tard, pâle, les traits tirés. Il répondit d’un clignement de paupières à l’interrogation muette de Jozeo, se jucha sur la yonkine puis, sans attendre le signal du départ, se lança au grand galop sur la plaine qui, à nouveau, rutilait sous les ors de Jael.
CHAPITRE XVII
YONKS
Mon enfant va bientôt naître. Je le sens qui se prépare à quitter son cocon liquide pour passer dans la sécheresse de ce monde. Mon ventre et mes seins sont devenus si gros, si lourds que je me fais l’effet d’être une yonkine domestique gavée de manne.
Elleo ne me reconnaîtrait plus. Lui qui réussissait presque à joindre le bout de ses doigts autour de ma taille, il ne pourrait même plus l’entourer de ses bras. Lui qui empaumait mes seins comme de « jolies petites pommes de jaule », il ne réussirait même plus à en couvrir les aréoles. Je me suis élargie de partout, épaules, hanches, cuisses, fesses, jusqu’à mon visage qui m’apparaît épanoui, rempli, bouffi sur le miroir incertain du bassin d’eau tiède. Métamorphoses…
Mais enfin, Lahiva filia Sgen, tu n’es pas la première femme qui donne la vie sur le nouveau monde, chaque mère fabrique sa dizaine d’enfants sans se regarder enfler avec une telle adoration, sans se prendre pour la merveille des merveilles ! Tu n’es qu’une femme comme une autre, un creuset où se développe la vie, une machine formidablement conçue pour perpétuer l’espèce ! Ton ventre se pousse pour faire de la place au nouvel arrivant, tes seins se gonflent de lait pour le nourrir, tes muscles se couvrent de graisse, tu t’arrondis comme une cruche sous les doigts d’un potier, la maternité ne va pas sans la rondeur, il n’y a là vraiment rien de révolutionnaire.
Si, Lahiva, il s’agit bel et bien d’une révolution ! Et qu’elle se répète inlassablement pour chaque femme à chaque époque ne change rien à l’affaire. Ce n’est et ce ne sera jamais une aventure banale, ce branle-bas de matière, ce déplacement du centre de gravité, ce bouleversement du corps, du cœur et de l’âme ! Un astre se meut à l’intérieur d’un autre astre, et bientôt il passera la porte, il brillera dans le ciel, il s’ajoutera aux milliers d’éclats qui resplendissent sur le nouveau monde, il gardera sa propre teinte, sa propre luminosité, il ajoutera quelque chose de rare, d’unique au scintillement général. Mon fils, car il s’agit d’un fils, j’en ai acquis la certitude, notre fils à Elleo et à moi, changera à jamais le cours du temps.
Je pressentais depuis longtemps cette unicité magnifique qui nous différencie des règnes végétal et animal, j’en ai eu la confirmation par le Qval. Oui, tu as bien lu, toi qui me fais l’honneur – l’amitié ? – de consulter ce journal, j’ai rencontré le Qval. J’y faisais allusion il y a de cela neuf ou dix mois, mais l’occasion ne s’était pas encore présentée d’y revenir.
Dis plutôt que tu n’as pas écrit une seule ligne depuis ces neuf ou dix mois, paresseuse, et que le moncle Artien, qui te surveille de là où il se trouve, trépigne de rage et cherche avec fébrilité une disciple un peu plus fiable.
Que plaiderai-je pour ma défense ? Que mon temps était très occupé ? Allons, on trouve toujours un peu de temps à consacrer à la danse de la plume. Que mes réserves de rouleaux de peau et d’encre de nagrale diminuent ? C’est vrai, mais il t’en reste suffisamment pour tenir jusqu’à ton retour au mathelle. Que la présence de plus en plus encombrante de mon fils envahissait toutes mes pensées ? En partie, mais il est des périodes où il te laisse en paix, où tu t’inquiètes même de ses silences. Que mes besoins physiologiques – manger (jamais rassasiée avec les fruits de la grotte, envies folles de bons petits plats), boire (sans cesse), uriner (de plus en plus fréquemment, une vraie fontaine), déféquer (aller en me dandinant comme un nanzier dans une salle écartée pour éviter d’être incommodée par les odeurs), dormir (besoins de sommeil en très nette hausse), somnoler (indispensable complément du sommeil) – me prenaient la majeure partie de mes journées et de mes nuits ? Un peu plus qu’avant, certes, mais pas… beaucoup plus qu’avant. Eh bien ?
Le Qval, lecteur, voilà mon véritable alibi.
C’est la relation avec le Qval qui m’a volé toutes mes heures libres. Je l’ai d’abord aperçu dans la source d’eau bouillante, une ombre, une forme indéfinissable, une présence qui m’observait, qui m’enveloppait de calme, qui se glissait dans mes pensées. Je me suis assise pendant des semaines, pendant des mois, sur le bord de la retenue d’eau bouillante dans l’intention de renouer et de prolonger le contact. Mais, tant que je le guettais, tant que j’étais tendue par la volonté de communiquer avec lui, il ne s’est pas manifesté. J’ai pris conscience de mon erreur quand, m’étant assise comme d’habitude sur les rochers brûlants qui bordent le bassin, je me suis laissé bercer par l’instant, sans but, uniquement attentive aux effleurements troublants des vapeurs chaudes, aussi agiles et insinuantes que les mains et la langue d’Elleo. Je me suis aperçue soudain que le Qval était là, en face de moi, que le Qval émergeait de l’eau et se hissait à hauteur de mon visage, que le Qval m’invitait à le rejoindre dans son élément.
Suis-je vraiment entrée dans cette eau bouillante comme la rougeur de ma peau m’a incitée à le penser le lendemain, la peur de la brûlure m’a-t-elle retenue sur les rochers, ai-je réellement entendu son murmure, ai-je rêvé ? Il ne me reste que des impressions, aucune certitude.
Il m’a semblé flotter dans une masse liquide et chaude, il m’a semblé être enveloppée et rafraîchie par une ombre, il m’a semblé entendre une voix silencieuse à l’intérieur de moi, il m’a semblé entretenir une sorte de dialogue avec une pensée étrangère, il m’a semblé apercevoir entre les volutes de vapeur un visage de femme, un visage si beau, si lumineux, si aimant que j’en étais bouleversée, il m’a semblé me retrouver, mais c’est peut-être mon orgueil qui m’égare, en compagnie de… Qval Djema.
En compagnie de la fille unique du grand Ab et de la divine Ellula.
En compagnie de l’une des grandes figures héroïques de l’Estérion.
Qval Djema a aboli le temps pour me parler de l’avenir, pour me révéler que mon fils serait celui par lequel se propagerait l’espoir, que l’influence de mes descendants ne se limiterait pas à ce monde, parce que l’univers était une trame dans laquelle tous les mondes s’inséraient, par laquelle tous les mondes communiquaient. Elle m’a dit que, si j’avais eu cette relation interdite avec mon frère, c’était justement pour être poussée à fuir la communauté des hommes, à rechercher la compagnie des autres êtres vivants, à me conformer à l’autre ordre, l’invisible. Elle m’a dit également que mon enfant était le fruit d’amours pures, sincères, véritables, telles que celles de sa mère Ellula pour son père Abzalon, et que, parce qu’il était baigné du lait si rare de la tendresse universelle, ils auraient, mon enfant et ses descendants, une importance universelle. Elle m’a recommandé de le plonger dans l’eau bouillante après l’avoir mis au monde. Elle m’a assuré qu’il n’en souffrirait pratiquement pas et qu’il serait protégé à vie par l’éternel présent.