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« Il ne bénéficiera pas toujours de l’amour tout-puissant de sa mère. »

Ces pensées-paroles (paroles-pensées) m’ont choquée : Qval Djema venait tout juste de souligner la sincérité et la pureté de mon amour, insinuait-elle maintenant que… j’abandonnerais mon enfant ?

« Le temps, Lahiva, le temps dévore ses enfants et génère les séparations. Baigne-le dans l’eau du Qval, et toutes les créatures de ce monde le reconnaîtront, le serviront. »

De quelles créatures voulait-elle parler ? Et quel moyen auraient ces mêmes créatures de le reconnaître, de le servir ?

« Nous sommes tous reliés par l’éternel présent. »

Ce furent les dernières paroles-pensées de Qval Djema. J’ai sombré dans l’inconscience et, quand je suis revenue à moi, j’étais allongée sur mon lit de feuilles. J’ai cru que j’émergeais d’un rêve jusqu’à ce que je découvre la couleur écarlate de ma peau, une rougeur typique des brûlures. Je n’en souffre pas, mais des cloques se forment et des plaques de mon épiderme se détachent tous les jours, au point que j’ai l’impression de me dévêtir de plusieurs couches de tissu, moi qui vais entièrement nue depuis que j’ai pris possession de cette grotte ! Je devine parfois la forme sombre du Qval sous les frémissements de l’eau bouillante, je me sens enveloppée de sa présence, de sa vigilance, mais il ne communique plus directement avec moi. Je suis assez hésitante sur la conduite à suivre : dois-je, quand il sera né, tremper mon enfant dans l’eau bouillante comme j’ai cru le comprendre, ou bien ne sont-ce que les divagations d’une femme enfermée depuis trop longtemps dans cette grotte ? D’une exilée qui s’invente des histoires pour tromper la solitude et le temps ? J’espère en réalité une confirmation formelle de la part du Qval, mais je sais qu’il n’en fera rien, qu’il me laissera jusqu’au bout la liberté de choix, qu’il réclame une part de foi, de confiance, dans toute démarche.

Dans l’attente de la délivrance, je tourne en rond en ressassant cette question obsédante : qu’a voulu dire Qval Djema en affirmant que mon enfant ne bénéficierait pas toujours de l’amour tout-puissant de sa mère ? Moi je sais du fond du cœur, du fond du ventre, que je ne cesserai jamais de l’aimer. Est-ce que la vie nous séparera ? Est-ce la… mort qui s’en chargera ?

Extrait du journal de Lahiva filia Sgen.

Orchéron s’était résigné à tuer un yonk à l’aide de son petit couteau de corne. Il avait repoussé cette perspective pendant deux jours, cherchant des yeux un yonkin, en principe plus facile à tuer, mais le troupeau, fort de deux à trois cents têtes, ne comptait que des adultes. Puis deux facteurs s’étaient conjugués pour balayer ses hésitations : la faim, omniprésente, impérieuse, et le mouvement des herbivores qui, après avoir brouté les feuilles des arbustes, avaient commencé à se disperser sur le sentier qui partait du plateau et montait en lacets vers le haut de la falaise. Ils s’en allaient chercher de nouveaux pâturages et sans doute se rapprocher peu à peu de la chaîne de l’Agauer pour entamer leur migration vers les plaines du Triangle à la fin de l’amaya de glace.

Orchéron s’était posté sur un rocher qui surplombait le sentier, mais il n’avait pas eu besoin de se lancer dans l’entreprise hasardeuse d’égorger un yonk sauvage avec un couteau conçu pour éplucher des légumes ou couper du pain (suffisamment efficace pour tuer un homme cependant, c’était le même genre de couteau qu’il avait utilisé pour poignarder Œrdwen) : un grand mâle avait soudain quitté le sentier, parcouru une courte distance au milieu des arbustes et s’était affaissé à seulement quelques pas du rocher où il s’était installé.

Mort. Sans raison apparente.

« Nous ne tuons pas les animaux, avait dit Ezlinn. Ils viennent mourir devant nous, s’offrir à nous. »

Le comportement du yonk, une bête splendide, puissante, ne présentant aucun symptôme apparent de maladie ou de faiblesse, illustrait à la perfection le phénomène décrit par la ventresec. Il semblait s’être laissé mourir à seul dessein de nourrir l’homme affamé et apeuré qui se dressait sur le bord du sentier. Ses congénères poursuivaient leur paisible ascension sans lui prêter attention. Ils se préparaient à affronter les grands froids de l’amaya comme le montrait la toison déjà fournie qui leur habillait le crâne, l’encolure et une partie du poitrail. Leurs cornes recourbées dessinaient des demi-cercles plus ou moins amples aux extrémités effilées. La plupart des robes étaient d’un brun-rouge clair ou foncé, souvent mouchetées, quelquefois noires, unies ou parsemées de taches blanches.

Orchéron attendit un petit moment avant de descendre de son rocher. En arrière-plan, les collines des grandes eaux orientales, voilées d’écume dorée, se balançaient mollement sous l’œil éblouissant de Jael. Les oiseaux multicolores jouaient sur les courants aériens dans un concert de piaillements qui, bien que tapageurs, s’harmonisaient avec les grondements des vagues et les sifflements du vent. Quelques-uns se posaient sur les arbustes ou les reliefs proches, sautillaient sur place, les ailes entrouvertes, jusqu’à ce que, effrayés par un bruit ou un mouvement, ils s’envolent avec une telle vivacité que l’œil avait du mal à les suivre, qu’ils paraissaient s’évanouir dans les airs.

Orchéron se rendit près du cadavre du yonk et entreprit de le dépecer après avoir lancé un coup d’œil au reste du troupeau. Comme il ne disposait ni de ces bâtonnets enduits de soufre ni de ces pierres-à-frotter dont se servaient les habitants du nouveau monde pour allumer les feux, il était condamné à manger de la chair crue, une perspective qui le fit un peu hésiter au début, puis, tenaillé par la faim, il plongea la lame de son couteau dans la cuisse du yonk, dut appuyer de tout son poids pour transpercer le cuir, découpa un morceau de viande de la largeur d’une main et surmonta sa répulsion pour commencer à manger.

« Ce serait meilleur cuit ! »

Il sursauta. Se retourna. Se retrouva face à un groupe d’hommes, de femmes et d’enfants qui s’étaient approchés en silence dans son dos. Il reconnut d’abord la chevelure claire, presque blanche, d’Arjam, puis les traits d’Ezlinn, puis les visages des autres membres du clan. Les ventresecs semblaient pâles, fatigués, leurs vêtements étaient déchirés, maculés de terre et de taches d’herbe.

La surprise empêcha Orchéron de prononcer le moindre mot. Ezlinn s’avança vers lui avec un sourire hésitant. Le vent emmêlait ses cheveux, retroussait sa robe et dévoilait ses pieds et ses jambes couverts d’égratignures.