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Une pointe de dépit transperça Orchéron lorsqu’il vit Ezlinn s’avancer en compagnie d’un homme aux cheveux noirs et raides qu’elle tenait enlacé par la taille. Étrange comme on dédaigne les choses qui vous arrivent et comme on revendique celles qui vous échappent. Une flambée de colère l’embrasa, qu’il dirigea d’abord sur la ventresec avant de la retourner contre lui-même. Il prit conscience qu’il aurait fait exactement la même chose avec un couteau, qu’il aurait plongé la lame dans la poitrine d’Ezlinn puis dans la sienne, avec la même rage qu’il avait poignardé Œrdwen. Il s’inquiéta de cette tendance à recourir à la violence à la moindre contrariété et dispersa sa tension intérieure dans l’observation des yonks sauvages. Il ne remarqua d’abord rien de notable dans le troupeau, puis il aperçut un grand mâle à la robe gris clair, presque blanche, et aux cornes noires. Il fut d’abord étonné de ne pas avoir discerné plus tôt cette couleur de robe pourtant peu commune, puis il en arriva à la conclusion que ce troupeau n’était pas le même que celui de la veille.

Louvoyant entre les rochers et les herbivores, il se dirigea à grands pas vers l’ouverture du tunnel qui conduisait sur la plateforme du pied de la falaise. L’abondance d’excréments frais le conforta dans l’idée que les yonks avaient bel et bien emprunté ce passage pour gagner le plateau. Il le parcourut aussi rapidement que le lui permettaient l’obscurité et le sol glissant.

En bas, la pluie et les gerbes des vagues s’associaient pour envelopper les grandes eaux d’une grisaille uniforme. La barrière de récifs qui isolait la plate-forme des vagues n’était plus qu’une ombre menaçante et grondante d’où surgissaient de temps à autre des griffes liquides livides. Il serra les dents pour lutter contre le froid, contre la sensation effrayante d’être la proie de l’eau et du vent ligués, et observa avec une attention soutenue les rochers luisants battus par les embruns. Des bourrasques virulentes le déséquilibrèrent et l’obligèrent à reculer à plusieurs reprises. Il avisa sur sa gauche une bouse de yonk à quelques pas du pied de la falaise, à demi cachée par l’arête basse d’un rocher. Il s’en approcha tant bien que mal, arc-bouté sur ses jambes, replié sur lui-même, le torse et le visage giflés par les gouttes.

Il s’engagea dans un espace délimité d’un côté par une rangée serrée de grands rochers et de l’autre par la paroi, une perspective impossible à discerner de loin à cause de l’uniformité des couleurs et des formes. Il lui suffit ensuite de suivre les excréments de yonk, intacts de ce côté-ci, pour remonter le passage, de plus en plus étroit, sur une cinquantaine de pas. Il progressait maintenant à l’abri du vent et des gerbes d’écume. Le grondement des vagues semblait se désagréger sur le silence. Assez large pour les yonks, le chemin, car il s’agissait bien d’un chemin taillé dans la roche, épousait les méandres décrits par le bas de la falaise.

Orchéron le parcourut sur une distance qu’il estima à une lieue. Il se jonchait par endroits de flaques d’urine ou de mares hérissées par la pluie, abandonnées par les vagues qui réussissaient à s’élever au-dessus de la muraille rocheuse. Une dénivellation légère mais bien réelle l’amenait peu à peu à plonger dans les profondeurs du sol et à se transformer, plus loin, en galerie souterraine.

Orchéron s’immobilisa, leva la tête et contempla le ciel réduit à un mince ruban gris et larmoyant au-dessus des parois resserrées. Des rigoles gonflées par la pluie diluaient les restes de bouse de yonk. Les grands herbivores, qui, selon la légende, avaient fait leur apparition sur le Triangle deux siècles après l’atterrissage de l’Estérion sur le nouveau monde, étaient donc arrivés par là, par ce passage qui semblait se jeter dans les abysses des grandes eaux.

Il s’apprêtait à aller prévenir les ventresecs de sa découverte quand il discerna un mouvement dans l’obscurité de la bouche sombre.

CHAPITRE XVIII

QVAL

Très chères amies,

Les premières averses de cristaux de glace se sont révélées nettement plus virulentes que les années précédentes à la même période, comme si la nature elle-même était gagnée par cette fureur qui embrase le nouveau monde. Nous devons interpréter ce dérèglement climatique comme un signe, comme la manifestation de l’amour divin d’Ellula. En nous envoyant cet amaya précoce, la protectrice de notre sentier (c’est à dessein que j’emploie le mot protectrice, n’en laissons surtout pas le monopole aux couilles-à-masques) nous permet de goûter cette trêve que nous appelions de tous nos vœux.

Je profite de cette belle journée d’éclaircie pour renouer le contact avec vous et venir aux nouvelles. Je suppose que nous n’aurons pas à reprendre les armes avant le retour de la saison sèche. Je me suis donc permis de déroger à nos règles de sécurité et de me séparer de trois de mes hommes pour vous dépêcher cette missive. Je ne me voyais pas envoyer des enfants sur les chemins des mathelles. Le ciel est dégagé pour l’instant, mais les vents venus de l’Agauer peuvent se lever soudainement et le couvrir de nuages en un temps très bref. Des enfants auraient risqué d’être surpris par de nouvelles précipitations tandis que les hommes sauront lever la tête et se mettre à l’abri au moindre signe avant-coureur.

Dites-vous bien, mes amies, que la guerre contre les protecteurs des sentiers vient tout juste de commencer. Nous aspirons toutes au retour de la paix, de ces jours heureux bercés par les travaux des mathelles. Nous allons passer deux ou trois mois dans la chaleur de notre maison, entourées de l’amour des nôtres, nous allons reprendre notre place de reine du foyer, nos enfants, nos constants, nos volages, nos permanents vont de nouveau tourbillonner autour de nous comme les trois satellites nocturnes autour du nouveau monde. La tentation sera forte alors de croire que les hostilités sont terminées, que les jours de sang et de larmes se sont éteints comme de mauvais rêves.

La trêve est bénie, mes amies, mais elle est également pernicieuse. Les couilles-à-masques, eux, n’oublieront jamais qu’ils sont sur le pied de guerre, ils reprendront exactement là où les avait laissés le début de l’amaya, avec la même fureur, avec la même volonté de broyer celles et ceux qui contestent leur volonté hégémonique.

Les dernières nouvelles que j’ai reçues de Chaudeterre ont soufflé les dernières flammes d’espoir que j’entretenais presque malgré moi. Je les tiens d’un ancien moissonneur du domaine de Zmera, une mathelle de Cent-Sources qu’il avait escortée en compagnie de trois autres permanents jusqu’au conventuel où elle avait demandé audience à la vénérée Qval. Comme les hommes n’ont pas le droit de pénétrer dans les bâtiments, les quatre membres de l’escorte s’étaient installés dans les environs, au milieu de ces collines aux innombrables sources d’eau chaude qui ont donné son nom au conventuel. Ils se sont fait surprendre et massacrer par un groupe de couilles-à-masques, hormis l’un d’entre eux, notre moissonneur donc, qui s’était éloigné pour satisfaire un besoin naturel. Caché dans les rochers, il a vu une centaine de protecteurs s’introduire dans les bâtiments. Il est resté terré dans les collines pendant plus de trois jours, paralysé par la peur, buvant de l’eau de pluie, mangeant des fruits sauvages, dormant au pied des rochers, puis, alors qu’il s’apprêtait à reprendre le chemin des mathelles, il a été le témoin d’une scène abominable : les couilles-à-masques ont crucifié plusieurs djemales très anciennes sur le portail de bois de l’entrée principale de Chaudeterre.

Vous avez bien lu, mes amies : crucifiées. Il m’a semblé reconnaître dans la description que le rescapé m’a brossée des sœurs torturées les vénérées Qval Frana, la responsable du conventuel, et Qval Anzell, la belladore. Horrifié, notre moissonneur a attendu que les couilles-à-masques désertent les lieux pour s’approcher. Une des djemales n’avait pas encore fini d’agoniser ; pris de pitié, il l’a achevée d’un coup de couteau en plein cœur. Puis il a marché comme un somnambule jusqu’au premier mathelle, le mien, et nous a raconté son histoire (désormais enrôlé dans nos troupes, il bout d’impatience d’en découdre avec les bourreaux des djemales et de Zmera).