Une histoire terrible qui, j’espère, dissipera les illusions que pourrait engendrer et entretenir la chaleur rassurante, émolliente, du foyer. Une histoire, également, que confortent les visions de ma fille Zephra : les images qu’elle reçoit de l’avenir n’incitent guère à l’optimisme béat. La violence et la haine semblent se présenter comme d’indissociables compagnes dans les années à venir. Zephra voit aussi que la guerre se dispute à d’autres niveaux, que la guérison de nos blessures profondes dépend d’interventions dans la trame invisible qui nous relie à tous les êtres vivants de ce monde, y compris à nos ennemis. J’admets que cela soit difficile à comprendre, à accepter, mais nous appartenons à la même trame que les couilles-à-masques. Non que nous devions cesser la lutte et leur tomber dans les bras, mais essayons de découvrir les liens secrets qui nous unissent. C’est, me semble-t-il, le sens de cette recherche historique que je réclamais dans mon dernier courrier. À ce propos, Halane m’a récemment confié qu’elle avait peut-être trouvé une piste. Peut-elle nous en apprendre un peu plus ou bien est-ce encore trop tôt ? Quoi qu’il en soit, chère Halane, ton courrier sera le bienvenu. Plus nous échangerons de missives et plus nous resserrerons nos liens.
Je parlais – Zephra parlait – d’interventions dans la trame invisible. Ma fille ne sait pas au juste ce que recouvre cette notion, ni en quoi consistent ces interventions, ni quelle(s) personne(s) en est (sont) – ou en serai(en)t – chargée(s). Il s’agit chez elle d’une impression, d’une intuition plutôt que d’une révélation. À celles d’entre vous qui douteraient des visions de Zephra, et qui auraient raison de le faire, on n’est jamais assez prudent avec ces choses-là, je répondrai que j’ai moi-même observé la plus grande circonspection et attendu que les faits valident la majorité d’entre elles avant de leur accorder du crédit. En tant qu’ancienne djemale, j’ai reçu une formation critique qui me rend particulièrement méfiante devant les phénomènes (ou pseudo-phénomènes) touchant à l’esprit. Si donc je me permets de faire allusion aux visions de Zephra, c’est parce que j’ai acquis quelques certitudes la concernant, que j’ai jugé opportun d’utiliser son don pour nous aider dans la période difficile que nous traversons. À celles d’entre vous qui persisteraient à soutenir que je suis aveuglée par mon orgueil de mère, que je ne puis juger en toute impartialité, je répondrai que l’orgueil serait un sentiment pour le moins déplacé dans notre situation. La mort de dizaines et dizaines d’hommes que nous avons aimés comme fils, constants, amants, frères ou compagnons de labeur m’incite au contraire à la modestie, à la contemplation, à la réflexion. J’ai pour principale motivation désormais d’épargner le plus possible de ces précieuses vies, non de me rengorger des aptitudes de ma progéniture.
J’attends que vous répondiez toutes à ce courrier, même si vous estimez que vous n’avez pas grand-chose d’important à dire. Racontez-moi, racontez-nous vos riens quotidiens, vos petits tracas, vos joies minuscules, ces ruisseaux infimes qui gonflent notre rivière humaine, notre Abondance.
Je vous embrasse du fond du cœur, mes chères compagnes bénies des jours maudits.
Pourquoi l’eau bouillante ?
Tu as besoin d’air, nous avons besoin d’eau bouillante, ainsi le veut l’ordre naturel.
D’accord, mais pourquoi nous obliger à plonger dans l’eau bouillante ?
Nous ne pouvons communiquer qu’avec ceux qui acceptent de partager notre élément. Non parce que nous ne pouvons pas vivre en dehors de l’eau bouillante, mais parce que ceux qui ne parviennent pas à vaincre leurs peurs, et donc à vivre la plénitude du présent, ne peuvent pas nous entendre.
Alma examina son corps éclairé par la lumière ambrée de la roche translucide. Sa peau se couvrait de plaques rouge vif et de cloques d’où s’échappaient des gouttes d’un liquide séreux. Elle avait souffert comme une damnée à l’issue de son immersion dans l’eau bouillante de la grotte de Djema, mais la douleur, hormis celle à son pied gauche, s’était apaisée au bout d’un temps qu’elle avait estimé à quatre ou cinq jours. Elle avait compris que ces brûlures étaient les vestiges de ses peurs, les résurgences de ce passé qui, comme une éclipte d’Abondance, déroulait ses tentacules à la surface de son présent.
Elle avait entrevu, avant de s’enfoncer dans les profondeurs du bassin, les masques enrobés de vapeur de ses deux poursuivants parvenus à leur tour sur le promontoire rocheux. Elle avait eu la sensation de se dissoudre dans le cœur même du feu, elle avait commencé à remuer frénétiquement bras et jambes pour échapper à la douleur atroce qui s’emparait d’elle, puis elle s’était souvenue des paroles de Gaella la folle, elle avait coupé toutes les prises et s’était confiée à la souveraineté de l’instant. Il lui avait semblé s’en aller vers sa mort. Cette perspective ne l’avait pas désolée, au contraire, elle l’avait vécue comme une libération des contraintes physiques, des lois de la matière.
Puis le Qval lui était apparu.
Elle ne l’avait pas vu à proprement parler, elle s’était sentie enveloppée de sa présence, de sa vigilance, de sa douceur. Le feu s’était apaisé, elle avait flotté dans un état de semi-conscience ni agréable ni désagréable, neutre, où tout ce qui se passait autour d’elle et en elle ne la concernait pas. Elle ne s’était même pas étonnée des infiltrations d’eau bouillante dans ses narines, dans sa gorge, elle avait simplement ouvert la bouche pour reprendre sa respiration, elle avait cru se remplir d’un seul coup de toute la masse liquide et de toute la chaleur du nouveau monde, elle avait perdu connaissance en croyant s’engager à nouveau sur le chemin des chanes.
Elle s’était réveillée sur le bord d’un autre bassin, probablement relié à celui de la grotte de Djema par une canalisation naturelle. Frémissante de souffrance. Comme dévorée par des flammes. Dans l’incapacité totale de soulager les brûlures extérieures et intérieures qui la tordaient de douleur sur la roche suintante.
Elle avait d’abord pensé qu’elle avait subi le même sort que Gaella la folle, qu’elle était condamnée à vivre le reste de ses jours dans un corps affreusement mutilé, puis elle avait à nouveau ressenti la présence du Qval, une attention rassurante, un baume impalpable et bienfaisant. Elle était restée allongée jusqu’à ce qu’elle puisse exécuter un mouvement sans rallumer l’incendie qui sautait sur le moindre prétexte pour revenir l’assaillir. Son horloge biologique, réglée sur le rythme immuable du conventuel, lui avait appris qu’elle avait probablement gardé cette position pendant quatre jours. Ni la faim ni la soif ne l’avaient tracassée, elle avait seulement dû faire preuve de patience, attendre que se reforment les chairs et les organes ébouillantés. Par chance, il lui arrivait de s’assoupir, de perdre conscience de l’écoulement du temps, de se réveiller quelques heures plus tard, en partie régénérée, en partie délivrée de sa souffrance.