Elle avait pu se relever sur un coude à la fin du quatrième jour et s’asseoir au début du cinquième. La cavité dans laquelle elle se trouvait était une pure merveille en comparaison de la grotte de Djema : elle s’habillait d’une roche translucide et gorgée d’une lumière ambrée dont les nuances et les reflets se multipliaient dans les voussures, dans les dentelles, dans les piliers et dans les volutes qui montaient de l’eau bouillante. Elle n’avait pas remarqué d’ouverture dans la voûte aux rosaces complexes et fascinantes, et elle en avait déduit que la roche, comme les solarines, avait la propriété de capter et de restituer la lumière du jour. Seulement de la restituer en l’occurrence, car les rayons de Jael ne semblaient pas s’inviter dans les lieux.
Cette roche a été exposée à la lumière de Jael pendant des millions d’années. Divers bouleversements ont entraîné son glissement dans les profondeurs de la croûte planétaire. Mais elle a gardé le phénomène en mémoire, et elle s’obstine à le reproduire.
C’est ainsi qu’Alma avait reçu sa première communication. Gaella la folle en avait parfaitement décrit le mode : le Qval ne lui avait pas parlé, elle avait perçu une sorte de rumeur au fond d’elle qui s’organisait en suggestions cohérentes, en phrases, en langage. Elle avait voulu remonter une mèche agaçante qui lui barrait le front. Ses cheveux lui étaient restés dans la main. Ils s’en allaient par poignées entières, comme les vieilles plumes de nanzier à la fin de l’amaya de glace. L’image du corps déplumé d’un grand volatile lui avait effleuré l’esprit et elle avait éclaté de rire. Puis elle s’était passé la main sur le crâne et rendu compte qu’il s’était considérablement dégarni. Il lui avait fallu un peu de temps pour accepter de perdre ce qu’elle estimait être le seul fleuron de sa féminité.
Personne n’est là pour te regarder. Oui, mais si un jour je sors de cet endroit… Ils auront repoussé. Et s’ils ne repoussent pas ? Tu mettras un bonnet, un foulard, idiote. Et puis est-ce que les hommes t’ont un jour regardée ? Il suffirait que l’un d’eux… Tu n’existes pas uniquement par le regard des autres ! C’est vrai, mais c’est agréable, je suppose, de se sentir désirée. Celle qui se définit par les seuls désirs s’éloigne du sentier de Djema.
Le désir fait aussi partie du présent. Il est la partie visible de l’ordre caché, un fil dans le labyrinthe, une invitation à la vigilance.
L’intervention du Qval l’avait pétrifiée. Il lisait donc dans ses pensées, il s’invitait en clandestin dans ses cogitations, elle n’avait plus de secrets pour lui, il pouvait profaner comme bon lui semblait son esprit qu’elle avait toujours considéré comme le dernier refuge de sa liberté, le bastion inviolable où n’avait jamais pu la suivre sa mère ni aucune autre personne de son entourage.
C’est seulement que tu quémandais une réponse. Aucune créature vivante n’est capable de forcer l’entrée de ton esprit si tu en refermes soigneusement les portes.
Déstabilisée, elle avait pris peur, fermé la porte puisqu’on l’y invitait, et s’était claquemurée dans une bouderie maussade – et puérile – qui avait orienté ses pensées vers Zmera et ses sœurs du conventuel de Chaudeterre. Elle avait pris conscience qu’elles étaient mortes, une certitude, une sensation de désolation froide qu’elle avait en partie évacuée par ses larmes. Elle avait perdu ses deux familles d’un seul coup, celle de la chair et celle de l’esprit. Elle n’éprouvait plus pour Zmera cette haine sourde qui avait été longtemps sa seule source de vie, mais un amour apaisé, baigné de gratitude. Sa mère avait joué son rôle, un rôle ingrat et probablement désespérant, dans les desseins de l’ordre invisible, c’était maintenant à elle, sa fille, de jouer le sien, de trancher les liens, de se libérer définitivement du passé. De replonger si nécessaire dans l’eau bouillante.
Il te faudra patienter encore un peu. Pour l’instant, ton corps n’est pas apte à supporter une deuxième immersion.
Qu’est-ce que je dois faire maintenant ?
Le devoir est une notion inconnue chez les Qvals.
Qu’est-ce que vous attendez de moi ?
Rien. Le présent est une ouverture permanente. Reste ouverte.
Es-tu… êtes-vous Qval Djema ?
Elle avait observé attentivement l’eau claire et fumante après avoir posé cette question, mais la forme sombre, à peine perceptible sous les frémissements, n’avait pas daigné bouger ni répondre. Elle avait ravalé sa déception et adopté machinalement la position de porte-du-présent, accroupie sur le bord du bassin, un peu gênée au début par sa nudité. Elle avait peu à peu oublié son embarras en même temps que la douleur persistante à son pied gauche et s’était absorbée dans la perception d’elle-même, dans une vigilance pure, sans objet. Elle n’avait pas prêté attention aux images, aux sensations et aux pensées qui la traversaient et qui, pourtant, ne lui appartenaient pas. Elles émanaient, elle en était consciente, d’individus ou de mondes qu’elle ne connaissait pas, comme si elle se trouvait reliée aux fils d’une immense trame.
Un monde noyé sous les eaux, un autre ravagé par la guerre, un autre prisonnier des glaces, un autre encore livré à une puissance destructrice ; des murmures entremêlés, confus, un chœur de lamentations qui enflait lentement dans son silence, une déchirure qui se propageait à l’ensemble de la trame…
Qval Djema regardait Alma. Le Qval s’était dressé au-dessus de l’eau bouillante et rapproché d’elle. Elle distinguait maintenant, à l’intérieur de la forme sombre aux contours imprécis, un visage de femme, un visage bouleversant de beauté, de bonté. La fille du grand Ab et d’Ellula, la fondatrice de Chaudeterre. Émue aux larmes, Alma eut l’impression d’avoir retrouvé sa vraie mère, sa mère universelle.
Tu crois réellement que j’ai fondé le conventuel de Chaudeterre ?
Alma n’eut pas besoin de réfléchir très longtemps pour se forger une opinion : on n’enferme pas le présent dans des règles ni dans des murs.
Le présent change constamment, tout comme l’univers. Le temps ne se répète jamais. Lorsque nous sommes arrivés sur le nouveau monde, une dizaine de jeunes filles ont souhaité devenir mes disciples. Les Qvals se sont dirigés aussi rapidement que possible vers leur élément, l’eau bouillante.
Combien étaient-ils dans l’arche ?
À la fois peu nombreux et aussi multiples que le présent. Ils ont découvert les sources et s’y sont immergés. Les jeunes filles m’ont suivie jusqu’à la grotte que tu connais. Avant de plonger à mon tour, je leur ai proposé de me suivre et de fusionner avec le Qval. Prises de peur, elles ont reculé, elles ont estimé qu’elles n’étaient pas prêtes, qu’elles devaient consacrer chaque instant de leur vie à rechercher le moment propice, le moment présent, et elles ont fondé le conventuel.
Elles ont fini par se jeter dans l’eau bouillante ?
Elles en ont gardé le principe, mais aucune d’elles n’est parvenue à affronter l’épreuve. Et elles ont fait ce que font tous les êtres humains qui ont abdiqué : elles ont généralisé leur incompétence, elles ont élaboré un ensemble de règles qui éloigne chaque jour un peu plus leurs consœurs de leurs perceptions directes, intuitives. Seule une poignée de djemales des générations suivantes ont trouvé la foi et le courage nécessaires pour surmonter leur conditionnement et tenter l’épreuve, mais leurs peurs les ont reprises au moment d’entrer en contact avec l’eau bouillante. Tu en sais quelque chose, n’est-ce pas ?