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Qval Djema observa un nouveau silence. Alma eut l’impression qu’un visage masculin infiniment triste se substituait pendant une fraction de seconde à celui de son interlocutrice.

Maran reste à jamais mon époux. C’est à deux que nous sommes entrés dans la cuve du vaisseau, je lui garde tout mon amour. Aucun abîme, aussi profond soit-il, ne réussit à nous séparer.

La réponse ne comblait pas la curiosité d’Alma, mais elle n’insista pas, devinant que Qval Djema s’en tiendrait là.

Ellula était aussi belle que le disent les légendes ?

Tu me trouves belle ?

Alma acquiesça de tout son corps, de toute son âme, avec un enthousiasme qui faillit la précipiter dans l’eau bouillante.

Ellula était incomparablement plus belle que moi. Elle portait sur elle la splendeur de son âme.

Je descends sûrement de Lœllo : je suis une sèche, une fumée.

De Lœllo et du grand Ab, de Clairia et d’Ellula. Tu as en toi tous les héros de l’Estérion, Alma.

Alma se sentait si bien en compagnie de Qval Djema qu’elle n’envisageait pas de retourner à la surface d’un monde gangrené par la souffrance. La grotte aux rochers lumineux lui faisait l’effet d’un ventre maternel, un cocon chaud et rassurant où elle était à l’abri des coups, des blessures et des déceptions. Sa peau s’était pratiquement reconstituée et ses cheveux repoussaient, plus épais, plus soyeux qu’auparavant. Seul son pied gauche continuait de l’élancer, trace indélébile – et cuisante – de son premier échec, réminiscence d’une vie révolue, abandonnée comme une vieille dépouille. Elle n’avait pas d’autre besoin que de boire de temps en temps un peu d’eau bouillante qu’elle recueillait dans le creux de sa paume et qu’elle avalait sans lui laisser le temps de refroidir. Parfois également, elle plongeait dans le bassin et nageait en compagnie du Qval – des Qvals ? – sans ressentir la moindre brûlure. Environnée d’une ou de plusieurs présences, elle recevait des caresses physiques et mentales qui la laissaient dans un état proche de la béatitude. Des pensées la pénétraient, s’entrelaçaient en elle, soulevaient des images, des émotions qui lui décrivaient le nouveau monde, cette planète d’un petit système de la périphérie de la galaxie Endrome que l’ordre invisible – était-ce une autre définition du hasard ? – avait dotée de propriétés particulières, à la fois exceptionnelles et redoutables.

Le chant de son monde ne se joignait pas seulement au chœur de la création, il l’amplifiait comme une gigantesque caisse de résonance, il en accentuait l’harmonie ou la dysharmonie, et la discorde entretenue par les êtres humains depuis leur arrivée risquait de retentir d’un bout à l’autre de l’univers, d’entraîner des réactions incontrôlables de cette flèche du temps qui s’était décochée avec l’apparition de la matière.

Le temps entraîne la matière et les créatures vivantes dans une direction, mais il cesse d’être opérant dans l’état d’éveil au présent. Nous pouvons échapper à son déterminisme.

Les hommes aussi ?

Les hommes comme les autres. Il leur suffit de vivre le présent.

Ça ne les empêche pas de mourir.

La mort n’est pas non plus une fin. Mon père Abzalon et ma mère Ellula sont morts, et pourtant ils vivent à jamais.

L’image se forma dans l’esprit d’Alma de constructions élancées et miroitantes non loin d’une faille bordée de roches translucides et emplies de lumière rouge. Elle sut aussitôt que son chemin venait de s’ouvrir, que son destin l’attendait dans ce paysage à la fois grandiose et austère.

Aucune obligation, Alma, aucun devoir.

Seulement un élan, vénérée Qval.

Le frémissement de joie du Qval se propagea dans l’eau bouillante du bassin et dans le corps d’Alma.

Les eaux communiquent entre elles. Nous pouvons t’y emmener. Après, ce sera à toi d’agir. Si tu restes ouverte, tu sauras ce qu’il convient de faire.

Vous l’avez toujours su, n’est-ce pas ? Que je finirais par accomplir vos volontés ?

Nous n’avions aucune intention, Alma, nous n’ébauchons aucun projet. Nous ignorons où nous emmène le présent.

Alma se hissa sur le bord du bassin et s’allongea sur la roche humide. Elle avait maintenant la vision d’une femme et d’un nouveau-né dans une grotte plus sombre que celle-ci. La femme, nue, très belle bien qu’épuisée par l’accouchement, tenait son enfant par le pied et, pleurant toutes les larmes de son corps, le plongeait dans l’eau bouillante. L’enfant poussait des cris stridents mais, si elle se teintait d’une couleur rouge vif, sa peau fragile ne semblait pas souffrir des brûlures.

Alma vit ensuite un homme se glisser dans la grotte et, le poignard à la main, se rapprocher de la femme. Son visage disparaissait sous un masque grossier, taillé de façon rudimentaire dans une pièce d’écorce.

CHAPITRE XIX

PASSAGES

J’ai sans doute attendu beaucoup trop longtemps pour coucher mes mémoires sur le rouleau. Les souvenirs ont tendance à s’embrouiller quand on a atteint les deux siècles. D’un autre côté, l’âge m’a aussi donné le recul nécessaire pour évoquer ces terribles événements sans être à nouveau affectée par les émotions qui m’ont bouleversée sur le moment. Je ressens maintenant le besoin de raconter mon histoire avant de m’engager sur le chemin des chanes. Puisse-t-elle aider les habitants du nouveau monde à regarder leur passé et à panser leurs blessures.

Mais, puisque je n’ai pas beaucoup de temps devant moi et qu’il faut un début à tout, commençons par les présentations.

Je suis Gmezer, la sixième fille d’une cuisinière du mathelle de Vodehal, un des domaines les plus anciens et les plus importants de Cent-Sources. Je ne suis ni très jolie ni très vive, ni laide ni bête non plus, ce qui m’a valu une enfance sans histoire et sans relief. Mon père était l’un des quatre constants de Vodehal, c’est ma mère qui me l’a confié sur son lit de mort. J’avais une quinzaine d’années lorsqu’une fièvre des pollens l’a emportée. Après que les croque-morts eurent emmené son corps sans vie sur la colline de l’Ellab, j’ai observé avec attention les constants de Vodehal dans l’espoir de renouer avec mon père le lien privilégié qui venait tout juste d’être tranché.

Je ne me suis reconnue dans aucun des quatre : ils étaient tous repoussants, je ne parle pas seulement sur le plan physique, mais leurs manières n’avaient aucune élégance, ils ne se lavaient que très rarement, ils rotaient, pétaient et pissaient quand bon leur semblait, ils puaient l’urine, la sueur et l’alcool de manne des lieues à la ronde, bref je me demande encore comment ma mère, une femme élégante et même un peu maniérée, a pu se laisser saillir par l’un de ces yonks. Elle l’a fait en tout cas, sans quoi je ne serais pas arrivée en ce bas monde. Espérait-elle que la fille d’un constant aurait une vie un peu moins difficile que la sienne ? J’en doute, elle n’était pas des plus intelligentes, mais elle n’était pas naïve ou inconsciente à ce point.

Comme tous les adolescents, il a fallu que je choisisse un sentier à l’âge de vingt ans. Je n’avais pas la moindre idée de ce que je voulais faire, aussi Vodehal la mathelle a décidé pour moi. Elle a affirmé que j’avais la main verte (je me suis toujours demandé d’où elle tenait cette certitude) et, comme deux vieilles jardinières venaient coup sur coup de trépasser, je me suis retrouvée dans l’effectif chargé de l’entretien du potager, du verger et des massifs floraux. On ne peut pas dire que le choix de Vodehal m’ait enchantée, mais il est rare que les indécises de mon espèce se voient attribuer les meilleures parts.