J’ai définitivement renoncé à savoir lequel des quatre constants était mon père quand l’un d’eux, Piek, a essayé de me violer un soir que je me promenais seule sur l’un des chemins qui coupaient les champs de manne. J’ai réussi à lui échapper parce qu’il avait abusé de l’alcool de manne et qu’il est tombé tout seul en essayant de baisser son pantalon. Avant de me mettre à courir, je l’ai vu s’affaler de tout son long sur la terre, j’ai aperçu son sexe à l’air, aussi rougeaud et rugueux que son visage, et je n’ai pas gardé une très bonne image des hommes.
Je me suis consacrée au potager, au verger et aux massifs floraux pendant une dizaine d’années. Les légumes ne demandaient pas un travail trop compliqué : il n’en existait à l’époque que six variétés principales, quatre qui poussent tout au long de la saison sèche et nécessitent un arrosage constant, une, l’« amayette », qu’on plante juste avant l’amaya de glace et qu’on ramasse juste après, et la dernière, la « tardive », qui, comme son nom l’indique, se récolte au moment des pluies froides qui précèdent les averses de cristaux de glace. Les bulles de pollen nous apportaient parfois des variétés sauvages, des tubercules ou des bulbes jaunes, blancs ou verts qui proliféraient sur nos carrés, mais nous n’en conservions pas les graines, soit que leur goût fût amer ou insipide, soit que leur consistance farineuse les rendît impropres à la cuisine. Les arbres fruitiers n’exigeaient que peu d’entretien, sauf à la période des bulles de pollen pendant laquelle ils pouvaient être frappés par une maladie stérilisante connue sous le nom de « sécherinette ».
J’ai toujours aimé, en revanche, m’occuper des fleurs, de l’onis en particulier, qui donne toute sa saveur aux pâtisseries, des cluettes dont nous recueillions les feuilles et le pistil pour en extraire l’essence pousse-l’amour, des pourpreines dont la profonde couleur rouge et le velouté des pétales en font la fleur préférée des femmes, et de bien d’autres encore, le nouveau monde en offre une diversité infinie.
C’est ainsi que, peu à peu, je me suis spécialisée dans les essences florales puis, de fil en aiguille, dans les pouvoirs et vertus des différentes plantes domestiques ou sauvages qui poussent dans la grande région de Cent-Sources. Je me suis appuyée sur mes propres expérimentations et sur les rudiments empiriques d’anciennes qui préparaient régulièrement des potions ou des philtres destinés à toutes sortes de gens, mathelles, permanentes, constants, volages et même djemales. Tous les prétextes étaient bons pour consulter les « fleureuses », comme on les appelait, perturbations du sommeil, perte d’appétit, règles douloureuses, rhumatismes, allergies au pollen, etc., mais le sujet qui revenait le plus souvent était la séduction, l’envoûtement. Les fleureuses n’étaient pas des belladores, des guérisseuses, même si elles soulageaient de certains maux, mais des entremetteuses, des liens occultes, des pousse-l’amour comme les cluettes.
Je dis « elles » où je devrais dire « nous », car j’ai rapidement intégré cette petite confrérie secrète au sein de laquelle j’ai pu approfondir mes connaissances. Je disposais dorénavant de cobayes, je recevais, toujours la nuit, des hommes et des femmes en demande d’amour, je leur préparais des philtres à base d’essence de cluette que je mélangeais avec d’autres parfums et dans laquelle j’ajoutais un peu de leur sang, puis je leur remettais une petite fiole et leur recommandais d’en verser quelques gouttes dans la boisson ou dans la nourriture de l’être qu’ils convoitaient. Ils me payaient, lorsqu’ils étaient satisfaits de mes services, de draps, de vêtements, de chaussures ou encore de poteries, mais ma récompense principale, pour ne pas dire la seule, était l’accomplissement de leurs désirs. Quand je les rencontrais sur les chemins de Cent-Sources ou lors de la fête de Grande Délivrance, le petit signe ou le regard de satisfaction qu’ils m’adressaient me dédommageait au centuple de mes nuits sans sommeil.
Ma réputation a rapidement franchi les limites du domaine de Vodehal. On venait parfois de très loin pour me soumettre une difficulté. J’en retirais une telle fierté que la tête me tournait et que le cercle des envieuses s’agrandissait dans mon ombre.
Cependant, moi qui me vouais avec une telle énergie au bonheur des autres, je n’avais plus le temps de me consacrer au mien. Je ne parvenais pas à me débarrasser de l’image à la fois obsédante et pathétique de Piek, et les hommes continuaient de m’effrayer. Je crois bien que je serais restée vierge toute ma vie si les autres fleureuses, ces anciennes qui m’avaient accueillie à bras ouverts quelques années plus tôt, ne s’étaient pas liguées pour me faire chasser du domaine de Vodehal et du territoire de Cent-Sources. J’ignorais alors que ma vie allait basculer, qu’elle se lierait avec celle d’un homme rendu fou par la frustration et la violence. D’un homme qui allait transformer le nouveau monde en un fleuve de larmes et de sang.
La lumière qui baignait l’immense salle souterraine ne provenait pas de solarines, encore moins de Jael, elle semblait émaner directement du matériau lisse qui habillait le sol, les parois et le plafond. Un ronronnement se déclenchait à intervalles réguliers, des courants d’air circulaient, puissants, frais, exactement comme si le vent avait continué de souffler à ces profondeurs. Ils ne parvenaient pas à chasser toutefois l’odeur suffocante de yonk qui imprégnait les lieux et qui s’était intensifiée au fur et à mesure qu’Orchéron et ses compagnons ventresecs s’étaient avancés dans le passage.
Ils n’avaient pas croisé d’autres yonks que celui qu’Orchéron avait vu surgir de la bouche obscure quelques jours plus tôt. Un mâle à la robe brune et à la toison noire, isolé du reste du troupeau. Visiblement surpris par la présence d’un homme si près de la sortie du tunnel, il avait pris peur, mugi, frappé des sabots, montré les extrémités effilées de ses cornes. Orchéron était resté parfaitement immobile, refoulant la tentation de se saisir de son couteau, estimant que le moindre geste n’aurait réussi qu’à exciter l’agressivité du grand herbivore. Il avait observé la paroi rocheuse sur sa gauche et avisé une série d’aspérités qui s’échelonnaient jusqu’à un surplomb situé à une hauteur de trois hommes. Il s’en était approché avec une extrême lenteur tandis que le yonk continuait de renâcler, puis, après avoir mentalement préparé son escalade, il avait grimpé aussi vite que le lui permettait la pierre rendue glissante par la pluie.
Le yonk avait chargé. À l’issue d’une course lourde, rageuse, il avait percuté la paroi de plein fouet et soulevé une gerbe d’éclats et de roche pulvérisée. Il avait encore donné une série de coups de corne puissants et frénétiques avant de renoncer et de s’éloigner au petit trot dans le passage.
Étonné par la hargne du grand herbivore, frigorifié par la pluie, Orchéron avait attendu un long moment avant de descendre de son refuge et de remonter sur le plateau. Il avait repéré au milieu du troupeau son agresseur qui, sans doute rassuré par la proximité de ses congénères, broutait tranquillement les dernières feuilles d’arbuste sans prêter attention aux enfants du clan ventresec qui jouaient quelques pas plus loin.