Orchéron avait parlé de sa découverte aux errants. Ils avaient décidé, à l’issue de palabres animés, que six d’entre eux l’accompagneraient dans l’exploration du passage souterrain d’où venaient les yonks. Sur les six, quatre, dont Ezlinn, s’étaient portés volontaires et Arjam avait désigné les deux autres. Ils avaient également résolu de passer l’amaya de glace au bord des grandes eaux et demandé à Orchéron de repousser l’expédition à trois jours, le temps qu’ils préparent des abris et mettent des vivres de côté. Ils avaient donc monté une dizaine de constructions de forme hémisphérique avec des branches d’arbuste pour armature et des herbes liées en bottes pour toiture. Ils avaient ensuite dépecé les deux bêtes qui étaient venues mourir tout près, entreposé les quartiers de viande dans des cavités rocheuses, commencé à tanner les peaux, à assouplir les tendons, à tailler les cornes et les os.
La vitesse à laquelle ils avaient transformé ce bout de terre désolé en un lieu de vie avait ébahi Orchéron. Ils utilisaient les ressources de leur environnement de façon beaucoup plus rationnelle, beaucoup moins abusive que les mathelles. Il avait continué de dormir dans sa petite cavité rocheuse, mais Ezlinn n’était jamais venue le rejoindre et, même si son orgueil lui avait interdit de le montrer, il en avait éprouvé du dépit.
Des umbres, très nombreux, une trentaine au moins, avaient fait leur apparition au-dessus des grandes eaux le matin du troisième jour. Les errants n’avaient pas eu ces réactions de panique qui caractérisaient les permanents des domaines, ils avaient simplement cessé toute activité, levé la tête et contemplé, avec une forme d’adoration dans les yeux, les taches noires jusqu’à ce qu’elles s’éclipsent comme des songes.
Orchéron et ses six accompagnateurs, Ezlinn et cinq hommes, s’étaient mis en route au milieu du quatrième jour. Les premières manifestations de peur étaient survenues chez les ventresecs lorsqu’ils avaient quitté la plate-forme battue par les embruns pour s’engager dans le passage entre la paroi et le mur de rochers. Leurs traits s’étaient tendus, ils avaient lancé des regards craintifs autour d’eux, tiré leurs couteaux de leurs poches, l’un d’eux, un homme d’une soixantaine d’années, avait suggéré de faire demi-tour, et il avait fallu une intervention énergique d’Ezlinn, pourtant elle-même peu rassurée, pour les ramener à la raison. Le chemin du bord des grandes eaux avait tout du chemin oriental de la prophétie, et jamais un errant n’avait défié d’aussi près la malédiction de l’Agauer. D’ailleurs, si le clan n’avait délégué que six éclaireurs, c’est parce qu’il n’avait pas voulu se lancer tout entier dans une entreprise aussi hasardeuse, aussi dangereuse, qu’il avait avant tout songé à assurer sa pérennité.
La peur s’était encore accentuée quand ils s’étaient aperçus que le chemin descendait en pente douce et donnait sur un tunnel dont la bouche sombre semblait s’ouvrir sur le vide. Orchéron avait cru qu’ils allaient battre en retraite, mais Ezlinn lui avait emboîté le pas après un court moment d’hésitation et les autres avaient fini par la suivre.
Éclairés par des torches d’herbe et de branchages confectionnées la veille, ils n’avaient rien remarqué d’extraordinaire dans la première partie du tunnel, hormis le fait qu’on n’y trouvait pas une seule bouse de yonk, qu’il paraissait aussi propre qu’une maison de mathelle nettoyée tous les jours de fond en comble. Puis les parois s’étaient habillées d’une matière grise, lisse, froide au toucher, qui ne paraissait pas naturelle.
C’est d’elle qu’avait émané cette lumière douce qui les avait incités à se débarrasser des torches et de leur fumée irritante pour les yeux et la gorge. Des flaques miroitantes, peu profondes, semblaient indiquer que de l’eau s’écoulait dans ce tunnel : ou bien la pluie ou les vagues des grandes eaux s’infiltraient par des fissures, ou bien des êtres vivants s’étaient débrouillés pour l’amener jusqu’ici. Étant donné l’herméticité du matériau qui recouvrait les parois, le sol et la voûte, cette deuxième hypothèse, la plus folle au premier abord, paraissait paradoxalement la plus plausible.
La galerie s’était progressivement élargie pour donner sur une immense salle souterraine, plus grande qu’un domaine, au centre de laquelle s’élevait une construction en forme de dôme, réalisée à première vue dans le même matériau gris et lisse.
« Une porte. »
Ezlinn désignait l’embrasure arrondie qui s’ouvrait en bas de la construction. La sensation de présence était presque palpable, d’autant plus inquiétante qu’elle ne s’appuyait sur aucun repère visuel ou sonore. Ils n’entendaient pas d’autre bruit que le chuchotement lointain des vagues des grandes eaux. Les errants n’attendaient qu’un ordre, un geste d’Orchéron ou d’Ezlinn pour filer à toutes jambes d’un endroit qui correspondait assez fidèlement à l’idée qu’ils se faisaient de la malédiction de l’Agauer.
« Les yonks sortiraient donc de là ? dit Ezlinn d’une voix mal assurée.
— Qui sont leurs géniteurs ? souffla Orchéron. M’étonnerait fort que les femelles reviennent mettre bas ici.
— Le seul moyen de le savoir, c’est de visiter ce bâtiment. »
Orchéron lança un regard de biais à Ezlinn. La frayeur exorbitait les yeux de la ventresec et donnait à son teint la blancheur des cristaux de glace, mais elle était déterminée à combattre le mal par le mal, à affronter sa terreur en face. Il raffermit sa propre résolution vacillante et fixa jusqu’au vestige l’entrée de la construction.
Ils s’avancèrent avec prudence dans un vaste couloir baigné d’une lumière ambrée. Des courants d’air frais soufflés par d’invisibles bouches régénéraient l’atmosphère à intervalles réguliers. Des senteurs indéfinissables traversaient l’odeur omniprésente de yonk. Orchéron essaya d’ouvrir les portes en partie transparentes qui donnaient dans les pièces bordant le couloir, mais, bien que munies de poignées, elles refusèrent de s’ouvrir. Il avait replié et rangé son couteau dans la poche de son pantalon, comprenant que ce genre d’ustensile serait dérisoire, voire inutile, dans les circonstances. Ezlinn l’avait imité, mais les cinq autres errants marchaient ramassés sur eux-mêmes, la lame à hauteur du visage, prêts à frapper à la moindre alerte.
Le couloir débouchait sur une petite pièce circulaire où se dressait une cloche transparente d’un rayon approximatif de six pas. Ils passèrent en file sous une sorte de portique aux montants incrustés de lumières vives qui s’allumèrent l’une après l’autre comme les flambeaux des processions de la nuit de Grande Délivrance. Ils restèrent un instant immobiles, pétrifiés par l’inquiétude, les yeux rivés sur les lumières jusqu’à ce qu’elles s’éteignent. Les pieds nus des errants et les semelles d’Orchéron claquaient sur le sol aussi lisse que les cloisons et le plafond.
« On dirait des… »
Ezlinn prit une profonde inspiration pour apaiser les battements de son cœur.
« Des fœtus », reprit-elle dans un souffle.
On distinguait à l’intérieur de la cloche transparente un récipient empli d’un liquide épais, jaunâtre, dans lequel flottaient des formes à première vue indistinctes. Cependant, lorsque le regard insistait, il discernait des globes sombres de chaque côté d’une sphère ainsi que des excroissances qui pouvaient figurer une tête, des yeux et des membres.
« Qu’est-ce que tu veux dire ? » demanda Orchéron.
Karille la djemale lui avait appris ce qu’était un fœtus, un bébé qui se formait dans le ventre de sa mère, mais il n’en avait jamais vu, ni de loin ni de près.
« Il m’est arrivé d’aider des femmes qui venaient de subir une fausse couche, répondit Ezlinn. Et de me charger des fœtus morts. J’en ai observé plusieurs avant de les enterrer, à différents stades de leur développement. Ceux-là ne sont pas des fœtus humains, mais, pour l’instant, ils y ressemblent un peu.