Выбрать главу

Ce froid, il s’en souvenait maintenant, c’était celui qui descendait sur la colline de l’Ellab, c’était le froid des umbres.

« Nous sommes arrivés au bout », chuchota Ezlinn.

Orchéron fit encore quelques pas titubants avant de se rendre compte que les ventresecs s’étaient arrêtés.

Le tunnel s’interrompait une trentaine de pas plus loin. Sa lumière, de plus en plus ténue, semblait se désagréger sur un obstacle dense. Orchéron s’appuya contre la paroi lisse et s’efforça de dominer sa souffrance, de rester debout, de garder sa lucidité. Il observa le mur opaque qui obturait le passage : il n’était pas constitué de roche ni d’une quelconque matière dure, mais de ténèbres tellement pures et condensées qu’elles interdisaient à la lumière de les pénétrer. Elles n’avaient rien en commun avec l’obscurité des nuits ou des profondeurs, elles relevaient d’une autre nature, d’une autre cohérence, tout comme le froid qui émanait d’elles et qui n’avait aucun équivalent sur le nouveau monde.

Ils n’étaient pas arrivés au bout du tunnel comme l’avait annoncé Ezlinn, mais devant une porte.

« Il ne nous reste plus qu’à faire demi-tour », murmura la ventresec.

Sa proposition, si elle soulagea visiblement ses cinq compagnons, exacerba la violence latente d’Orchéron. Il se contint pour ne pas tirer son couteau et se ruer sur le groupe des errants.

« Retournez si vous voulez, moi je continue. »

Ezlinn lui décocha un regard courroucé, presque haineux.

« Continuer où ?

— Le tunnel n’est pas fermé. »

Ezlinn se rapprocha de lui et le fixa d’un air à la fois impérieux et implorant. Les cinq errants se déployèrent derrière elle. Orchéron entendit les claquements caractéristiques de leurs lames de corne et déplia la sienne à l’intérieur de sa poche.

« Tu ne comprends donc pas que nous sommes sur le sentier de l’orient ? cria Ezlinn. Que, si tu franchis cette porte, la malédiction s’abattra sur tous les ventresecs des plaines ?

— Je ne suis pas errant, tu me l’as rappelé l’autre jour. Votre malédiction ne me concerne pas.

— Tu as partagé notre existence. Même pour quelques jours, nous ne prendrons aucun risque.

— C’est pour ça que vous m’avez retrouvé et que vous m’avez suivi, hein ? Pas pour explorer de nouveaux territoires, comme tu le prétendais, pas pour apprendre quelque chose de moi, mais pour m’empêcher de poursuivre ma route au cas où… »

Elle l’interrompit d’un geste impatient.

« Reviens parmi nous. Tu ne peux pas jouer avec des forces que tu ne contrôles pas.

— Mon avenir n’est pas avec vous mais de l’autre côté de cette porte ! » gronda Orchéron.

La souffrance le dévorait à présent, il tremblait de tous ses membres, il ne maîtrisait plus ses gestes.

« Tu ne nous laisses pas le choix. »

Ils se resserraient autour de lui, ils le coinçaient contre la paroi, ils le cernaient de tous côtés.

« Laissez-moi passer, je ne vous veux aucun mal », gémit-il.

Les errants ne s’écartèrent pas, pas même Ezlinn.

« Je te le demande une dernière fois, murmura-t-elle. Reviens avec nous. »

Il secoua la tête, poussa un rugissement, la saisit par l’avant-bras et la projeta de toutes ses forces sur les autres ventresecs. Puis, fou de douleur et de colère, il dégagea son couteau de sa poche, se précipita sur l’errant situé le plus à sa droite, esquiva son attaque d’un mouvement du buste et se glissa sous son bras pour lui planter sa lame dans le ventre. Le choc lui engourdit le poignet et faillit lui faire lâcher son manche. Il repoussa de l’épaule le corps vacillant de son adversaire et fonça dans l’espace dégagé. Un ventresec, déséquilibré par le choc avec Ezlinn, bondit sur ses jambes et tenta de s’interposer. Ses coups de couteau sifflèrent dans le vide.

« Arrêtez-le ! »

Ils se lancèrent à la poursuite d’Orchéron, mais il avait pris une courte avance et, malgré la souffrance qui l’affaiblissait, il courut vers la porte des ténèbres sans marquer un instant d’hésitation. Il eut l’impression saisissante de s’envoler de la colline de l’Ellab et de s’élever vers un umbre. Il entendit encore le cri d’Ezlinn avant d’être happé par un froid intense qui le métamorphosa en un bloc de glace.

CHAPITRE XX

GRAND-MARAN

Mes amies,

Veuillez me pardonner si mes larmes mouillent l’un ou l’autre de mes rouleaux, mais je ne puis m’empêcher de pleurer en écrivant ces lignes. Que la divine Ellula nous vienne en aide. J’en appelle aussi à Qval Djema, au grand Ab, à Lœllo, au frère Artien, à tous les héros de l’Estérion. Sans leur intercession, nous risquons de ne pas revoir la saison sèche, et nos enfants seront exposés comme des misérables sur la colline de l’Ellab.

Six domaines alliés ont été attaqués ces jours derniers, et ce, bien que nous soyons entrés dans l’amaya de glace. Les couilles-à-masques ont donc décidé de défier les dieux pour mieux nous surprendre et nous anéantir. Ils ont, semble-t-il, tiré les leçons tactiques des dernières batailles et décidé de concentrer leurs forces sur un seul domaine à la fois. Ils se sont abattus par centaines sur le mathelle de Sigille juste au sortir d’une averse de cristaux de glace et ont massacré sans pitié tous les permanents – hormis Sigille et ses plus jeunes enfants, qu’ils gardent, je suppose, pour leur faire subir les pires atrocités avant de les exposer aux umbres. Puis, le lendemain, ils ont déferlé en pleine nuit sur le domaine d’Halane, où, malgré une résistance acharnée de la part de la troupe renforcée par les enfants et une poignée de volages, ils ont investi la maison principale et, fous de colère, ont exécuté tous les permanents, y compris les nourrissons, avant de mettre le feu aux bâtiments. Les jours suivants, quatre autres attaques ont été portées, à chaque fois contre les domaines appartenant à notre organisation, ce qui tendrait à prouver que certains des nôtres nous trahissent. Quand je vous suppliais de vous méfier de la trêve, je ne croyais pas si bien dire. Je ne pensais pas que ces… monstres prendraient le risque d’être hachés menu par les cristaux de glace, mais il faut croire que leur haine se montre plus forte que leur peur ou leur circonspection, ou bien qu’ils utilisent des passages abrités, souterrains, connus d’eux seuls. Nous avons recueilli trois rescapés de ces massacres et nous tenons ces informations de leur bouche. Peut-être d’autres survivants se sont-ils dispersés dans vos domaines, peut-être êtes-vous déjà informées de ces tragédies ?

Si tel n’est pas le cas, je vous recommande la plus grande prudence.

Un réflexe compréhensible voudrait que nous nous réfugiions dans les parties les plus malaisées d’accès, les plus faciles à défendre de nos bâtiments, que nous clouions des planches ou des poutres en travers des ouvertures.

N’en faites rien, je vous en conjure !

Les couilles-à-masques n’auraient plus qu’à vous assiéger, à vous enfumer au besoin pour vous obliger à sortir. Comme ils trouveront de toute façon le moyen de pénétrer dans les domaines, il me paraît préférable au contraire de laisser le plus grand nombre possible de passages ouverts : ils pourraient revêtir la plus grande importance en cas de retraite précipitée. Halane et ses permanents se sont barricadés dans leur maison et, de ce fait, condamnés à tomber tôt ou tard sous les armes de leurs agresseurs. Il nous faut garder coûte que coûte la possibilité de nous réfugier dans les plaines. Même si l’amaya s’annonce rude, même si nous risquons d’être surprises par les averses de cristaux, songeons à augmenter sans cesse nos probabilités de survie. Qu’est-ce qui est préférable pour nos enfants ? Un avenir incertain ou un présent sans espoir ?