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Je me demande d’ailleurs si nous ne devrions pas abandonner tout de suite nos mathelles et nous rendre dans les plaines sans attendre l’attaque des couilles-à-masques. Les ventresecs parviennent à survivre sur les étendues sauvages du Triangle pendant les deux ou trois mois d’hivernage, pourquoi n’y réussirions-nous pas ? Cette solution n’offrirait que des avantages : en premier, nous couperions à toute attaque surprise et nous éviterions de nouveaux massacres, un intérêt qui se suffit à lui-même, vous ne croyez pas ? En deuxième, nous pourrions nous rassembler dans un même lieu, dans l’une de ces nombreuses cavités dont les plaines sont truffées – ou, pourquoi pas ? à l’intérieur du conventuel de Chaudeterre, probablement déserté par les protecteurs des sentiers après leur sordide « victoire » -, regrouper nos provisions, notre eau, nos forces. En troisième, nous aurions l’opportunité de réfléchir tous ensembles à la meilleure manière d’éradiquer du nouveau monde le fléau des frères de Maran.

Je me suis déjà préparée à l’exode, tenant compte en cela des visions de ma fille Zephra. J’ai demandé à mes permanents d’établir des réserves de manne, de viande et de fruits secs. D’ajouter également des toits résistants aux chariots et aux attelages afin que nous disposions de refuges en cas d’averse de cristaux. Ce n’est pas de gaieté de cœur, vous vous en doutez, que j’abandonnerai mon mathelle, l’œuvre de ma vie, le bout de nouveau monde arrosé de ma sueur et de mon sang. Mais mon départ est peut-être aussi la meilleure façon de le protéger, de lui épargner la colère des couilles-à-masques. Certaines d’entre vous ne manqueront pas de me reprocher cette fuite, moi l’initiatrice du regroupement face aux protecteurs des sentiers, moi qui ai porté la responsabilité de la résistance sur mes modestes épaules. Je vous assure, chères amies, que cette fuite ne relève pas de la lâcheté – il me semble avoir déjà prouvé que je n’appartenais pas à l’engeance détestable des couardes – mais de la stratégie. La fureur des couilles-à-masques tombera comme un vent de la saison sèche à l’intérieur d’un domaine vidé de ses habitants et de ses ressources. Ils s’y installeront peut-être pour s’y reposer, et après ? Qu’ils utilisent nos lits, nos tables et nos baignoires si le cœur leur en dit, qu’ils profitent de notre toit, de notre feu et de notre eau, ils finiront par s’en aller, par chercher un autre endroit où évacuer leur fureur.

Faites en sorte que ce ne soit pas votre mathelle, mes amies.

Je me donne encore six jours avant de décider. Six jours qui vous laissent largement le temps de me répondre, de préparer au besoin votre propre exode. J’envisage de me diriger vers le nord, de monter d’abord au conventuel de Chaudeterre (mon incorrigible optimisme m’incite à penser que j’y trouverai peut-être des survivantes), de m’y installer si les conditions le permettent, ou de pousser encore un peu plus vers le nord si les couilles-à-masques ont réduit les bâtiments en cendres, de trouver une grotte avec une source chaude et une autre potable, d’y passer l’amaya au chaud, délivrée provisoirement de la menace de nos fanatiques adversaires.

Les visions de Zephra sont un peu plus précises pour ce qui concerne les batailles dans les trames plus obscures. Elle voit une ancienne djemale (aurais-je raison de croire que des sœurs ont survécu à l’agression ?) et un homme aux ascendances douloureuses, liées d’une manière ou d’une autre à la fondation des protecteurs des sentiers. Notre chère Halane ne pourra jamais nous entretenir de ses recherches dans l’histoire de nos ennemis, et je verse des larmes intarissables, car je pleure une amie sincère, véritable, mais il semble que les visions de Zephra aillent désormais dans le sens d’une plongée dans le passé. Puissent-elles découvrir de nouveaux éléments qui nous permettraient de mettre fin à cette absurde barbarie.

Les choses évoluant très vite désormais, ne tardez pas à me répondre, au moins celles qui seraient partantes pour l’exode, pour une nouvelle et, j’espère, exaltante aventure.

Je vous embrasse du fond du cœur.

Merilliam, mathelle du… passé ?

« Qu’est-ce qu’on attend ? » demanda Ankrel.

Après avoir parcouru une interminable bande de terre cernée par des eaux échevelées, ils étaient arrivés à Jael couchant sur une grève de sable blanc.

Ils avaient chevauché pratiquement sans prendre de repos durant cinq jours et cinq nuits, changeant régulièrement de monture, ne s’arrêtant que pour s’alimenter et détendre leurs muscles fourbus. Deux averses de cristaux les avaient obligés à s’abriter pendant plusieurs heures sous des promontoires rocheux. Une couverture tirée sur lui, Ankrel s’était assoupi malgré les tintements et les crépitements de la glace qui s’écrasait sur la pierre. Malgré la tempête qui soufflait à l’intérieur de son crâne.

Ils avaient franchi la chaîne de l’Agauer par une gorge profonde qui traversait tout le massif et dans laquelle les sabots des yonks soulevaient un vacarme assourdissant. Ankrel était resté presque tout le temps la tête en l’air, les yeux levés sur les pentes vertigineuses et blanches. Les vibrations avaient déclenché de fréquentes chutes de glace, mais aucune d’elles n’avait bouché le défilé ni blessé les cavaliers ou leurs montures.

« L’heure de grand-Maran, répondit Jozeo.

— Tu veux dire qu’on… va traverser en pleine nuit ? »

Jozeo enroula des mèches de ses cheveux autour de son index, un tic enfantin qui contrastait avec la virilité affirmée de son visage.

« Nous avons encore quelques heures pour nous reposer.

— Quel rapport entre grand-Maran et la traversée ? » insista Ankrel.

Jozeo soupira puis sourit, comprenant qu’il ne s’en tirerait pas à si bon compte. Il était fatigué comme les autres, il avait besoin de calme, de silence, mais la curiosité d’Ankrel reviendrait le harceler tant qu’elle ne serait pas satisfaite.

« Les satellites ont une influence sur les grandes eaux. Et en particulier Maran, le plus grand des trois, quand il est en phase pleine.

— Comment quelque chose qui est dans le ciel peut-il avoir une influence sur les eaux ?

— Le cercle ultime dit que c’est un signe de la puissance infinie de l’enfant-dieu. Mais nous pourrons bientôt en juger par nous-mêmes. Tu devrais te reposer en attendant. »

De repos, Ankrel n’en prenait guère depuis leur départ de la grotte des plaines du Triangle, sauf quand la fatigue lui engourdissait le corps et lui fermait les yeux. Il ne ressentait plus aucune douleur à la jambe, comme si elle n’avait jamais été brisée, comme si ses os n’avaient jamais formé cet angle bizarre, effrayant, qu’il avait aperçu après sa chute. Ses fesses et ses cuisses commençaient à s’habituer à la selle et ne se couvraient plus de ces rougeurs et de ces cloques qui l’avaient empêché de s’asseoir les premiers jours de chevauchée. Ce n’était donc pas son corps qui le tourmentait, mais l’image de la ventresec et de son nourrisson qui hantait ses pensées, qui l’empêchait de dormir.