Jozeo, qui se tenait à l’avant du petit groupe, debout près de son yonk, se retourna vers Ankrel, le sourire aux lèvres.
« Regarde de quoi est capable l’enfant-dieu de l’arche, petit frère ! »
Le spectacle de ces grandes eaux qui continuaient de se retirer avec un calme qui ne leur ressemblait pas exerçait la même fascination sur tous les chasseurs. Le passage qu’elles dégageaient peu à peu atteignait désormais une largeur d’une centaine de pas et s’enfonçait à perte de vue dans la nuit. Les oiseaux piquaient sans relâche sur les formes grouillantes, et Ankrel s’expliquait maintenant l’excitation des volatiles qui n’avaient cessé de piailler et de se démener jusqu’au lever de Maran : ils avaient guetté avec impatience la manne vivante offerte par le retrait des grandes eaux. Il ne discernait pas encore les détails des petites créatures surprises par ce soudain assèchement, il voyait seulement qu’elles s’efforçaient d’échapper à leurs prédateurs volants avec une lenteur qui traduisait leur maladresse sur la terre ferme.
Jozeo enfourcha sa monture et, d’un geste machinal, essaya de discipliner sa chevelure chahutée par le vent. L’air était vif, chargé d’une forte odeur de saumure.
« Maran nous ouvre le passage, fit-il d’une voix forte pour dominer les ululements des rafales. Nous avons jusqu’aux premières lueurs de l’aube pour atteindre l’autre continent. Nous avons le temps, à condition de chevaucher sans trêve. Ne vous arrêtez surtout pas lorsque les eaux remonteront. Continuez de fouetter vos montures. Si elles donnent des signes de fatigue, sautez sur un yonk de réserve. Si l’un d’entre nous tombe, les autres ne l’attendront pas. Si l’un d’entre nous s’enlise, les autres ne l’aideront pas. Est-ce que c’est bien compris ? »
Les lakchas acquiescèrent d’un grognement ou d’un mouvement de tête. La tension soudaine qui s’empara de ses compagnons fit frissonner Ankrel. C’était à une forme d’initiation que les conviait Jozeo, à une épreuve à la fois exaltante et impitoyable sous l’œil gigantesque et brillant de Maran. Ils allaient s’engager sur un chemin qui n’autoriserait pas la moindre erreur, avec pour tout viatique leur foi en l’enfant-dieu de l’arche, leur frère et leur père céleste. Bien qu’il ne portât ni le masque d’écorce ni la robe de craine, Ankrel fut envahi d’une fièvre identique à celle qu’il avait ressentie lors de son intromission chez les protecteurs des sentiers.
« Débarrassez-vous des vivres et des couvertures, reprit Jozeo. Nous trouverons de quoi manger et nous réchauffer de l’autre côté. »
Les lakchas s’exécutèrent sans marquer la moindre hésitation. Jozeo n’avait jamais franchi les grandes eaux, mais ses yeux brillants et ses traits sereins lui donnaient l’allure d’un fils béni de Maran, d’un homme qui tenait ses certitudes d’une conversation secrète avec le régisseur du monde des ténèbres.
Ils attendirent encore que les terres découvertes absorbent les flaques, puis, sur un signal de Jozeo, ils s’élancèrent au grand galop sur le large chemin qui fendait les grandes eaux.
Les proies des oiseaux étaient des créatures rampantes recouvertes d’une peau écailleuse et munies de deux petites pattes avec lesquelles elles avançaient en se balançant d’un côté sur l’autre. De la longueur et de l’épaisseur d’un doigt, elles effectuaient de temps à autre un bond qui les projetait sur une distance de deux pas mais qui ne leur permettait pas d’échapper aux becs précis et voraces de leurs prédateurs ailés.
La tête penchée sur l’encolure de sa monture, Ankrel les voyait grouiller autour de lui et sauter au dernier moment pour esquiver les sabots. Les deux ou trois premières lieues franchies, il avait labouré les flancs de la yonkine à coups de talon pour se caler dans le sillage de Jozeo, se figurant qu’il augmenterait ses chances en se plaçant dans l’ombre du fils préféré de Maran. Les neuf autres lakchas avançaient quasiment de front derrière eux. Ils n’avaient pas eu besoin de lier à leurs selles les rênes des yonks sans cavalier ; ces derniers, régis par les réflexes ancestraux d’appartenance au troupeau, réglaient d’eux-mêmes leur allure sur celle du groupe. La terre mêlée de sable et imprégnée d’humidité absorbait le grondement de leur chevauchée.
Bien que la lumière argentine de Maran brillât avec générosité, Ankrel ne distinguait plus les grandes eaux de chaque côté du passage, comme si elles s’étaient évanouies dans les ténèbres. L’air, de plus en plus froid, transperçait le cuir de ses vêtements et générait un contraste saisissant avec la chaleur qui montait de ses cuisses, de ses fesses et de ses reins. Les nuées d’oiseaux s’éclaircissaient maintenant, mais pas les créatures rampantes, parfois tellement compactes qu’elles formaient un véritable tapis et que les yonks en écrasaient un grand nombre dans un chuintement hideux.
Ils parcoururent sans encombre une distance qu’Ankrel évalua à une vingtaine de lieues, puis les yonks, soumis à rude épreuve depuis plusieurs jours, donnèrent les premiers signes de fatigue. L’un deux décrocha du groupe avec une telle soudaineté qu’il ne laissa pas le temps à son cavalier, Frail, de sauter sur une monture de rechange. Alerté par ses cris, Ankrel lança un regard par-dessus son épaule et le vit décroître rapidement dans leur sillage puis se fondre dans la nuit. Il accrocha son regard à la silhouette de Jozeo, qui ne s’était pas retourné, pour repousser la tentation de voler au secours de leur compagnon attardé. Maran avait reçu son premier sacrifice, il en exigerait certainement d’autres avant la fin de la traversée.
Le roulement de la cavalcade ne parvenait pas à briser le silence de la nuit désormais écrasant. À la terre relativement ferme succédait un fond vaseux, instable, d’où les sabots arrachaient de grandes gerbes de boue. On n’y distinguait plus de créatures rampantes mais des formes sombres volumineuses, parcourues d’ondulations répétées et brutales.
Les membres postérieurs du yonk de Jozeo se dérobèrent tout à coup, l’entraînèrent dans un long travers à l’issue duquel il se coucha sur le flanc. Vidé de la selle, Jozeo roula dans la boue sur une distance de dix pas. La monture d’Ankrel fit un écart sur le côté, à la fois pour sortir du terrain glissant et pour esquiver l’obstacle de son congénère couché, puis, affolée, continua sa course sans tenir compte de la pression soutenue de son cavalier sur les rênes. La blessure du mors la contraignit à obtempérer et à s’arrêter un peu plus loin. Les neuf autres lakchas et les montures sans cavalier dépassèrent Ankrel et s’éloignèrent rapidement dans la nuit.
« Fous le camp ! hurla Jozeo. Tu as entendu les ordres ! »
Arc-bouté sur ses jambes, il tirait sur les rênes de son yonk pour l’obliger à se relever. Il paraissait inconcevable à Ankrel de poursuivre l’expédition sans Jozeo, pas seulement parce qu’il l’admirait, mais parce que sans lui les autres seraient comme des enfants perdus dans un monde hostile. Il se dirigea au petit trot vers le lakcha.
« Ne t’occupe pas de moi, Ankrel ! Tu es en train de perdre toutes tes chances ! »
La respiration sifflante du yonk de Jozeo indiquait qu’il ne repartirait pas. Tout autour de lui, des formes sombres s’agitaient de plus en plus frénétiquement dans le fond de vase. La lumière de Maran qui se tenait juste au-dessus d’eux, dilaté, énorme, se reflétait par intermittence sur leurs enveloppes noires et lisses.
« Monte derrière moi », dit Ankrel.
Jozeo lui lança un regard où la colère le disputait à l’étonnement.
« Nous n’aurons aucune chance, à deux sur le même…