— Monte. Nous ne saurons pas quoi faire si tu n’es pas avec nous.
— Tu me prends pour un de ces foutus crétins de chasseurs sans cervelle ! gronda Jozeo. J’ai transmis mes instructions aux autres au cas où il m’arriverait quelque chose. Fiche le camp, petit frère. Maran a choisi ses…
— Les instructions ne font pas les hommes, coupa Ankrel. Je ne bougerai pas tant que tu ne seras pas monté avec moi. Nous vivrons ou nous mourrons ensemble. »
Jozeo lâcha les rênes de son yonk avec un sourire à la fois ironique et amer, et s’avança vers Ankrel.
« T’es un foutu cabochard, mais je te préviens que… »
Une série de gargouillements suivis d’un mugissement de terreur et de douleur couvrirent la fin de sa phrase. Les formes sombres pullulaient autour du yonk couché, qui tenta de se redresser dans un ultime effort mais qui, comme subitement happé par un gouffre, s’enfonça tout entier dans la vase. Après quelques instants de remous furieux, les formes sombres disparurent à leur tour et la boue recouvra sa surface lisse.
« Les gloutons des grandes eaux, fit Jozeo d’une voix sourde. Le cercle ultime m’en avait parlé.
— Partons » souffla Ankrel.
Il leva les yeux sur Maran. Seule l’intercession de l’enfant-dieu de l’arche pouvait maintenant les sauver de la mort à laquelle ils semblaient promis.
Par chance, la femelle qui avait échu à Ankrel au moment du départ était plus résistante et opiniâtre que la plupart de ses congénères. Il la laissa s’habituer à son nouveau fardeau et galoper à son rythme avant de la solliciter franchement. Elle accéléra l’allure, la tête baissée, les cornes en avant, les naseaux près du sol, comme pour compenser le surcroît de poids à l’arrière.
Ils traversèrent une nouvelle zone de terre ferme parsemée de flaques peu profondes où les petites créatures rampantes firent leur réapparition, plus clairsemées et légèrement plus grosses qu’auparavant. La nuit absorba peu à peu la lumière décroissante de Maran. Ils progressaient dans un silence presque total, à peine troublé par le crépitement des sabots de la yonkine. Le passage se jetait dans une obscurité opaque traversée par un vent glacial, saturée d’une odeur de plus en plus saline.
Le dos et la nuque irradiés par la chaleur de Jozeo, Ankrel ne sentait plus le froid ni la fatigue. Tout entier concentré sur l’allure de sa monture, attentif aux moindres signes qui auraient pu trahir un début de fatigue, il avait l’impression que cette chevauchée dans le cœur nocturne du nouveau monde le réconciliait avec lui-même, le délivrait de ses tourments, du regard de la ventresec, de l’influence de Jozeo. Ils n’avaient pas encore rattrapé les autres, il ignorait s’il leur restait la moindre chance de franchir le passage avant le retour des grandes eaux, mais cela n’avait pas vraiment d’importance, il jouissait du rythme régulier et lancinant de la yonkine, des coups de fouet du vent sur son visage et son torse. La mort l’attendait peut-être dans les ténèbres de plus en plus épaisses qui barraient l’horizon, il ne la craignait pas, il acceptait de se dissoudre dans la tranquillité magnifique de la nuit, de s’effacer du jour, de la fureur et de la douleur du nouveau monde.
Ils dépassèrent un yonk agonisant sur un lit de boue et, un peu plus loin, son cavalier qui, la jambe brisée, rampait désespérément en direction d’une terre qu’il n’atteindrait jamais. Un bras abandonné par les grandes eaux, large d’une cinquantaine de pas, de la profondeur d’un homme, se présenta plus loin devant eux. La yonkine franchit l’eau glacée au prix d’un violent effort qui la vida de ses forces. Elle resta ensuite un long moment sans pouvoir adopter une autre allure que le petit trot.
« Force-la ! cria Jozeo. Ou elle va se laisser gagner par la paresse ! »
Ankrel ne répondit pas mais ne tint pas compte de la suggestion de son aîné. C’était la première fois qu’il était en désaccord avec lui, comme si le fait de s’être porté à son secours, et donc de l’avoir ravalé au rang d’humain ordinaire, avait effacé son admiration et aboli le pouvoir qu’il détenait sur lui.
Ankrel décida de privilégier au contraire la douceur. Quand la yonkine eut retrouvé un peu d’allant, il ne lui donna pas de coups de talon ni ne la frappa du plat de la main, il lui murmura simplement des mots d’encouragement, les lèvres tout près de son oreille, le nez enfoui dans sa toison.
L’eau commença à monter presque aussitôt que la lumière de Maran se fut éteinte derrière eux. Elle surgissait des replis de la nuit sans un bruit, comme si elle suintait directement d’une terre de plus en plus humide. Le chemin s’effaçait à une vitesse effarante, des flaques profondes le barraient déjà sur toute sa largeur.
Les lueurs cauchemardesques de l’aube soulignaient l’horizon. Ankrel scruta les ténèbres mais ne discerna aucun relief, aucune terre, il aperçut seulement les taches fuyantes de yonks qui galopaient sur les grandes eaux en soulevant des gerbes écumantes.
CHAPITRE XXI
MURS
J’évoquais ce complot ourdi par les fleureuses afin d’obtenir mon expulsion du domaine de Vodehal et du secteur de Cent-Sources. Elles n’ont pas pris le risque de m’attaquer de front et de provoquer la colère de ceux qui se montraient enchantés de mes services, elles ont fait en sorte de me déconsidérer aux yeux de tous. Par quel moyen ? oh ! c’est très simple, il leur a suffi de choisir une mathelle influente et d’ajouter un philtre de leur invention à la potion que je lui avais préparée.
La mathelle en question, une femme âgée de plus de cent ans et déjà mère de neuf enfants, s’était mise en tête de retenir près d’elle un jeune volage dont elle s’était entichée. Et c’est moi qu’elle avait consultée, sur les recommandations de l’une de ses amies à qui mes interventions avaient particulièrement réussi. Seulement, le poison foudroyant versé par les autres fleureuses dans ma préparation a occis le beau volage en quelques instants. On m’a donc accusée de sa mort, et, comme je n’ai pas réussi à prouver la responsabilité de mes très chères consœurs dans ce décès, l’assemblée des mathelles m’a condamnée à l’exil avec une belle unanimité. Et une belle hypocrisie : bon nombre d’entre elles, de fidèles clientes pourtant, ont feint de ne pas me connaître. Elles utilisent presque toutes les philtres d’amour mais elles ne tiennent pas à ce que les autres le sachent.
Quatre hommes sont venus me chercher dans ma chambre le lendemain matin pour me conduire au nord de Cent-Sources, à l’entrée des plaines sauvages du Triangle. Je me suis longtemps demandé pourquoi ils ne m’avaient pas violée malgré les regards salaces qu’ils n’avaient cessé de me jeter tout au long du trajet. La réponse a fini par se dessiner d’elle-même : ils avaient eu peur de moi, peur de mes charmes ; je ne parle pas de ceux, naturels et discutables, que la nature m’a donnés, mais du pouvoir qu’ils me prêtaient. Il suffit que vous ayez quelques connaissances pour impressionner les esprits faibles, c’est une règle que j’ai vérifiée à maintes reprises. Il en va ainsi des séculières djemales, dont le savoir inspire la crainte et le respect, et de tous ceux dont les aptitudes particulières les rendent à la fois indispensables et redoutés.
Pourtant, je vous assure, je n’étais qu’une femme désemparée, désespérée, lorsque mon escorte m’a abandonnée dans les plaines du Triangle. Je n’avais pas de vivres ni d’eau, ni de vêtements de rechange ni de couverture, et encore moins de ces accessoires à la fois superflus et indispensables qu’on trouve dans les chambres de toutes les femmes. La saison sèche touchait à sa fin, les vents déjà froids annonçaient les averses de cristaux, et je n’avais aucune autre protection à opposer aux éléments que ma robe et mes dessous de laine végétale. J’ai marché en direction du nord sans savoir où me portaient mes pas, sursautant au moindre bruit, pleurant toutes les larmes de mon corps. J’ai passé ma première nuit allongée sur l’herbe, trop anxieuse, affamée et assoiffée pour m’endormir malgré mon épuisement. J’éprouvais pour les fleureuses et les mathelles une haine brûlante à la mesure de ma détresse, j’échafaudais mille projets pour me venger d’elles. Je crois que si je suis restée en vie cette nuit-là, si je ne me suis pas ouverte les veines avec mon petit canif de corne, je le dois à cette rage incendiaire qui m’a consumée jusqu’à l’aube.