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J’ai erré dans les plaines pendant plusieurs jours, peut-être même plusieurs semaines. Je suçais les herbes imprégnées de rosée pour étancher ma soif, je mangeais les pétales et le pistil des fleurs que je reconnaissais pour apaiser une faim de plus en plus dévorante. J’ai perdu peu à peu la notion du temps, j’ai vu le ciel se couvrir de nuages menaçants, qui, par chance, n’ont pas libéré tout de suite leurs averses de cristaux.

Mon errance m’a conduite un beau matin sur le bord de la rivière Abondance. Les rayons de Jael ne réussissaient pas à réchauffer l’air froid, mais j’ai tout de même décidé de prendre un bain et je me suis dévêtue. Celui qui n’en a jamais été privé pendant un long temps ne peut pas savoir quel bien-être procure l’eau, même glacée ! J’avais l’impression de revivre, et je retardais jusqu’à l’inexorable le moment de sortir, de laver mes vêtements maculés de terre, imprégnés de ma sueur, de mes peurs, de ma rage et du sang de mes règles. Je crois me souvenir que j’ai chanté à tue-tête malgré ma solitude et ma faim, ou peut-être à cause de ma solitude et de ma faim. En outre, la rivière me raccrochait aux mathelles, à Cent-Sources : il me suffisait d’en suivre le cours en direction du sud pour me rapprocher des domaines et exercer ma vengeance. Je ne savais pas encore quelle forme exacte elle revêtirait, mais j’utiliserais sans aucun doute mes connaissances des fleurs et des plantes, peut-être en empoisonnant les eaux, la rivière et les sources, ou encore en provoquant des fièvres malignes chez les enfants qui s’aventureraient sur les chemins déserts. Je ne suis pas de ces femmes qui pardonnent facilement, et la rancune se ligue facilement avec d’autres rancunes pour former, comme les fils d’une étoffe, une trame de plus en plus dense, de plus en plus étouffante.

Alors que je sortais enfin de l’eau pour aller chercher mes vêtements, je l’ai aperçu. Je n’ai vu d’abord que ses yeux sombres dans son visage enfantin encadré d’une épaisse chevelure brune. Ils m’ont tellement subjuguée que je n’ai même pas songé à leur soustraire mon corps, que je suis restée nue, impudique et figée dans l’eau jusqu’aux genoux. Pour la première fois depuis une vingtaine d’années, je pouvais contempler un homme sans songer à Piek, à sa trogne rougeaude et au bout de chair ridicule dépassant du fouillis de ses vêtements. J’ai beau explorer ma mémoire de fond en comble, je ne me rappelle pas les premières paroles que nous avons échangées. Ni même si nous en avons échangé. Je me souviens seulement que son regard me brûlait délicieusement, que je n’avais qu’une envie, c’était de prolonger ce contact, de m’offrir sans retenue à cette caresse visuelle à la fois si intense et si douce. Il émanait de lui une tristesse bouleversante, presque palpable, qui semblait le recouvrir comme une ombre. Il portait des objets que je n’ai pas identifiés sur le moment. J’ai cru qu’il s’était muni de couvertures ou de manteaux de laine végétale pour se protéger des grands froids de l’amaya de glace.

Il m’a souri tout à coup, et je me suis sentie soulevée de l’eau. Puis il s’est rapidement dévêtu et il est entré à son tour dans la rivière. Nous nous sommes baignés tous les deux sans dire un mot et, que je sois transformée en pierre si je mens, sans nous toucher ni nous frôler. Il avait suffi que nous nous regardions quelques instants pour que s’instaure entre nous ce respect mutuel et infini qui est la marque des grands déçus de la vie. Pourtant, son corps élancé et sa peau dorée m’avaient déjà réconciliée avec les hommes et redonné l’envie de devenir une femme. Ma haine contre les fleureuses et les mathelles n’était pas tombée – elle ne l’est pas encore tout à fait, un aveu terrifiant pour une vieillarde de mon espèce –, mais mon exil avait abouti à un résultat totalement inattendu : j’allais enfin pouvoir me consacrer à mes désirs après avoir passé plus de dix ans à exaucer ceux des autres.

Les mémoires de Gmezer.

Orchéron demeura un long moment sans pouvoir bouger dans une obscurité totale, aux prises avec une souffrance aussi cruelle, aussi implacable que celle qui le terrassait pendant ses crises. Il n’avait aucune idée de l’endroit où il se trouvait, il avait repris connaissance après une brève sensation de déplacement et de dispersion dans le vide. Son corps glacé semblait se reconstituer petit à petit, ainsi que ses pensées, ses souvenirs.

Curieusement, sa mémoire lui revenait dans l’ordre chronologique. Il revivait d’abord des scènes de sa première enfance avec sa mère Lilea, des sensations éprouvées à l’âge de deux ou trois ans, tellement lointaines qu’elles paraissaient surgir d’un autre monde, d’une autre vie. Un visage auréolé de cheveux blancs bouclés et sillonné de rides peu prononcées le fixait avec attention. Il appartenait à un homme, même si un grand nombre de femmes auraient pu lui envier sa finesse. Ses yeux pâles étaient à la fois d’une pureté cristalline et d’une tristesse infinie, comme un ciel radieux de saison sèche assombri par un voile imperceptible. De temps à autre il se tournait vers Lilea et lui murmurait quelques mots. Ils ne se ressemblaient pas vraiment, et pourtant il sautait aux yeux qu’ils étaient du même sang, de la même lignée. Orchéron ressentait avec l’acuité de Lobzal l’atmosphère de mystère, de clandestinité et d’angoisse qui entourait leur rencontre. Le friselis des herbes, la caresse de la brise nocturne et le scintillement des étoiles indiquaient qu’ils s’étaient donné rendez-vous en pleine nuit et à l’écart du mathelle de Jasa.

Puis la mémoire d’Orchéron le surprenait quelques mois plus tard en train de jouer non loin de sa mère dans la cuisine du mathelle. Un constant de Jasa entrait, visiblement excité, annonçait que les protecteurs des sentiers avaient éteint une nouvelle lignée maudite et que, au train où allaient les choses, il ne resterait bientôt plus une seule de « ces satanées engeances » sur le nouveau monde. Une femme posait une question et le constant lançait une série de noms que Lobzal ne connaissait pas. Alarmé par la pâleur subite de sa mère Lilea, il se précipitait dans ses jupes et lui entourait les jambes de ses bras pour l’empêcher de s’effondrer. Elle lui empoignait les cheveux et les tirait de façon convulsive, douloureuse, mais, de même qu’elle contenait ses larmes et ses tremblements, il ne criait pas, il devinait que le moment aurait été mal choisi d’attirer l’attention sur eux.

Il n’avait jamais établi la relation entre la réaction de sa mère et l’homme aux cheveux blancs et aux yeux clairs, mais aujourd’hui, dans ce creuset de souffrance et de ténèbres où s’aiguisaient les souvenirs, le tableau lui apparaissait dans son intégralité : c’était la mort du père de Lilea que le constant de Jasa était venu annoncer avec une telle brutalité, une telle impudeur.

La mort par conséquent de son grand-père. Lilea avait pris des risques insensés pour lui montrer son petit-fils, le dernier de la lignée : personne ne devait savoir qu’elle s’était perpétuée.