Orchéron s’accoutumait à l’obscurité, entrevoyait des lignes, des reliefs. La douleur diminuait peu à peu, et il pouvait désormais se représenter les contours de son corps. Allongé sur une surface ni ferme ni molle qui était sans doute de la terre, il se trouvait au centre d’une cavité qui évoquait un sous-sol ou une cave plutôt qu’une grotte naturelle : assez basse sur les côtés, elle prenait de la hauteur au centre de sa voûte en forme de cône renversé. Il y régnait un froid identique à celui qu’ils avaient éprouvé, les ventresecs et lui, dans le tunnel du bord des grandes eaux. Il fouilla la pénombre du regard mais ne discerna pas de corps autour de lui. Les errants n’avaient pas osé le poursuivre de l’autre côté de la porte. Une intuition lui murmura que leur organisme n’aurait pas supporté ce… saut dans le temps, que leur prophétie, en entretenant cette terreur de la malédiction, les protégeait de la curiosité.
Saut dans le temps…
Sans doute la seule définition satisfaisante de l’expérience qu’il venait de vivre. La même, en plus condensée, en plus consciente, que les trous de mémoire qui avaient jalonné son existence. Il n’avait pas l’impression pourtant d’avoir égaré une partie de ses souvenirs, seulement d’avoir subi une brusque accélération, d’avoir été projeté par un souffle d’une puissance infinie. Comme si, en franchissant l’ouverture du bout du tunnel, il avait aboli les distances et mis le pied dans une nouvelle réalité. Mais pourquoi avait-il la capacité de traverser ce passage alors que les autres, les errants et probablement la plupart des habitants du nouveau monde, ne le pouvaient pas ?
Il essaya de se lever mais son corps ne lui obéit pas, englué dans sa propre inertie. Un rayon de lumière ténu se coulait par l’étroite ouverture du centre de la voûte et plaquait un vernis laiteux sur le pan incurvé d’un mur de soutènement. Il parvint à tourner la tête et à distinguer, quelques pas derrière lui, une bouche arrondie et tendue d’une obscurité opaque impénétrable. Il avait la certitude quasi biologique d’avoir parcouru une distance gigantesque, et pourtant il lui semblait se retrouver simplement de l’autre côté de la porte qu’il avait passée quelques instants – heures, jours – plus tôt.
Le visage plein de Mael lui effleura l’esprit et, pour la première fois depuis qu’ils s’étaient séparés dans le grenier du silo, il souffrit du manque de sa sœur, il fut étreint par une envie bouleversante de la rejoindre par-delà les gouffres qui continuaient de se creuser entre eux. Il lui devait ses seuls vrais moments de joie dans une existence rythmée par les travaux du mathelle et la fréquence de ses crises. Ni l’affection d’Orchale, ni l’amitié de quelques permanents, ni les menus plaisirs glanés dans l’atelier de poterie n’avaient réussi aussi bien qu’elle à le distraire de cette mélancolie omniprésente, sous-jacente, qui l’imprégnait comme l’eau d’une source froide, amère, intarissable. Maintenant que Mael n’était plus, qui d’autre pourrait apporter un peu de clarté, un peu de chaleur dans sa grisaille perpétuelle ? Son désir confus pour Ezlinn la ventresec n’avait été qu’une tentative absurde, vouée à l’échec, de ranimer les instants de trêve, de grâce, qu’il avait vécus dans le rayonnement de sa sœur.
Le jour se levait lorsqu’il put enfin se mettre debout. Un flot éblouissant s’engouffrait par l’ouverture du centre de la voûte et révélait la forme parfaitement circulaire de la pièce enterrée. Il dévoilait également des reliefs qui longeaient en partie les murs et qui ressemblaient à des bancs. La taille et la disposition parfaite des pierres, ajustées sans la moindre trace de mortier, indiquaient un savoir-faire différent de celui des mathelles mais tout aussi évolué, peut-être même davantage. Seules les herbes folles et les plaques verdâtres de moisissure qui recouvraient la terre par endroits trahissaient une certaine négligence, voire un abandon pur et simple. Le froid intense émanait de la bouche dont l’obscurité restait totalement imperméable à la lumière du jour.
Orchéron ne remarqua pas d’autre issue que la trappe du milieu de la voûte, perchée à une hauteur équivalente à quatre hommes. Il découvrit dans une touffe d’herbe les débris rougeâtres de ce qui avait probablement été une échelle. Le matériau, qu’il ne connaissait pas, avait à peu près la même consistance au toucher que l’habillage gris du tunnel du bord des grandes eaux. Son aspect lisse, premier, apparaissait par endroits sous la substance rougeâtre et colorante qui évoquait ces maladies de peau provoquées par les allergies au pollen.
Son mauvais état rendait en tout cas l’échelle inutilisable. De même, ni les murs ni la voûte ne présentaient d’aspérités, de chevrons ou de ces pièces de renforcement qu’utilisaient les maçons des domaines, et ils étaient de ce fait impossibles à escalader. Il tardait pourtant à Orchéron de se réchauffer aux rayons de Jael. Il chercha fébrilement un moyen de sortir de cette cave, ne trouva pas d’autre solution que de desceller les pierres du mur de soutènement à l’aide de son couteau de corne, puis de les assembler au milieu et de grimper sur le tas une fois qu’il serait suffisamment haut pour lui permettre d’agripper les bords de la trappe. Il se mit à la tâche, conscient qu’elle lui prendrait une grande partie de la journée.
La construction reposant entièrement sur l’agencement des pierres entre elles, la première s’avéra la plus difficile à desceller. L’ouvrage des bâtiments des domaines, lié par de la terre et de la paille broyée, paraissait grossier en comparaison de cette maçonnerie sèche où pas un espace n’était vide, où chaque élément semblait occuper sa juste place. Il avait fallu une patience et une opiniâtreté de tous les instants à ceux qui l’avaient édifiée, et Orchéron avait l’impression détestable de saccager un chef-d’œuvre, de rayer de quelques coups de couteau des années et des années d’un travail magistral. Si la majeure partie des pierres utilisées étaient opaques et de couleur jaune, quelques-unes, translucides et sillonnées de veines brunes, ressemblaient aux rochers du bord des grandes eaux.
La lumière peina rapidement à transpercer une poussière dense irrespirable. Orchéron avait beau se démener comme un démon, l’amas s’élevait avec une lenteur exaspérante, d’autant qu’il lui fallait prévoir une base suffisamment large pour lui assurer un minimum de stabilité. Des ruisseaux d’une terre sèche et rougeâtre s’écoulaient de la brèche du mur de soutènement et s’écrasaient en flaques épaisses sur le sol.
Orchéron continua pendant un bon moment, puis, harcelé par la fatigue, la soif et la faim, éprouva le besoin de s’arrêter lorsque le tas lui arriva à peu près à hauteur de la taille. Assis sur le banc circulaire, en nage malgré le froid intense, il reprit son souffle en contemplant l’œil circulaire et aveuglant de l’ouverture. La poussière, plus épaisse qu’une averse de cristaux, lui irritait les yeux, les narines et la gorge.
Le flot de lumière qui tombait dans la salle vacilla tout à coup, un peu comme les rayons de Jael obscurcis par des frondaisons agitées par le vent, puis il se tarit pendant quelques instants, comme si quelqu’un venait de poser un couvercle sur l’ouverture. Orchéron se releva, inquiet, les jambes fléchies, le couteau levé à hauteur de son visage. Derrière lui, une pierre en équilibre dégringola en provoquant un éboulement. Tout un pan du mur de soutènement s’effondra dans un fracas d’orage et souleva une nouvelle nuée rougeâtre.
Au travers de ses cils collés par la sueur et la terre, il lui sembla déceler un mouvement bref, comme une reptation de furve, un déplacement qui trahissait en tout cas la présence d’un être vivant au-dessus de lui. La lumière, qui s’écoulait à nouveau, n’atteignait plus le sol, incapable de transpercer les volutes figées de poussière. Il appela, sa voix résonna un long moment dans le silence, mais nul ne lui répondit. Toussant, crachant, il se remit au travail, montant d’abord son amas avec les pierres de l’éboulement. Il ne pouvait pas se contenter de les jeter les unes sur les autres, il devait les agencer, les étayer, les caler de telle manière qu’elles ne s’effondrent pas à la moindre poussée, au moindre déséquilibre. Prévoir en outre d’autres monceaux un peu moins hauts qui lui serviraient de marches pour compléter et gravir le tas principal. Les circonstances le conviaient à faire preuve d’une part infime de cette patience qui avait guidé les maîtres bâtisseurs de cette salle souterraine. Conscient qu’il perdrait du temps à vouloir en gagner trop rapidement, il s’appliqua à chercher le meilleur emplacement pour chaque pierre.