L’ombre vint boucher la trappe à plusieurs reprises. Orchéron ne discerna rien d’autre que des mouvements aussi fugitifs et silencieux que le passage d’un nuage noir dans un ciel clair, cria deux fois puis, en l’absence de réponse, finit par ne plus y prêter attention. Son ouvrage lui arrivait maintenant à la tête et nécessitait un surcroît de précautions. Obligé de monter les pierres une à une, il se sentait gagné par une sensation pernicieuse de découragement. Il était parvenu à un stade où l’entreprise paraissait totalement inutile, sans début ni fin, figée dans sa propre absurdité, trop avancée pour renier le travail accompli, pas assez pour en apercevoir l’issue. Il s’accrocha cependant, descella sans relâche les pierres du mur, découvrit des bandes de plus en plus larges d’une terre de la même couleur que la lèpre des barreaux de l’ancienne échelle.
Alors que la lumière du dehors commençait à perdre de son éclat, il estima le monticule assez haut. Il aurait donné n’importe quoi pour boire quelques gouttes d’eau et respirer un air débarrassé de cette suffocante odeur de poussière. Il gravit d’abord les marches grossières qui montaient jusqu’au milieu de l’amas, puis, avec une lenteur crispante, les yeux brûlés par la sueur, il se jucha tout en haut en choisissant ses appuis avec soin, s’immobilisant, le cœur affolé, lorsque des craquements sourds s’élevaient sous ses pieds ou ses mains. Une fois au sommet, il resta accroupi un long moment afin de reprendre son souffle, puis se déplia avec une délicatesse d’éclipte. L’ouvrage oscilla et gronda d’une façon inquiétante lorsqu’il parvint à se mettre debout. Sa hâte à regagner l’air libre l’avait rendu un peu trop optimiste : ses mains ne parvenaient même pas à frôler le bord inférieur de la trappe, il lui manquait une distance d’environ un coude. Le ciel mauve, les reliefs translucides et les reflets qu’il entrevoyait là-haut restaient pour le moment inaccessibles.
Son juron s’étrangla dans sa gorge. L’amoncellement tout entier était pris de tremblements dont l’amplitude s’accentuait. Tout en s’évertuant à garder l’équilibre, il leva à nouveau les yeux sur la trappe, juste assez large pour le passage d’un homme. Peut-être pouvait-il en attraper le bord supérieur en sautant. Risqué : s’il se ratait, une chute d’une hauteur de quatre hommes l’attendait, largement de quoi se rompre les os. D’un autre côté, la chute semblait inéluctable, et il ne se voyait pas tout recommencer depuis le début. L’affaissement soudain de l’amas résolut son dilemme. Il eut le réflexe de se projeter vers le haut quand les pierres se dérobèrent sous ses pieds et de lancer les bras dans le cercle éblouissant de la trappe. Ses mains atteignirent l’arête supérieure, anguleuse, mais ne rencontrèrent aucune saillie où s’agripper. Au moment où, épouvanté, il allait sombrer dans la brume poussiéreuse qui submergeait la salle souterraine, une lanière s’enroula autour de son poignet et le maintint en suspension dans les airs.
Il eut une première réaction d’effroi, gigota pendant quelques instants avant de prendre conscience de la stupidité de sa réaction. Quelles que fussent la nature et l’intention de l’être qui l’avait agrippé, il ne fallait pas lui donner l’envie de le relâcher et de l’envoyer s’écraser sur les pierres jonchant le sol de la cave. Il cessa de remuer et, toujours suspendu par un bras, leva les yeux vers l’ouverture. Comme elle était en grande partie obstruée, il ne distingua pas grand-chose, tout au plus une forme allongée et claire qui évoquait une corde de paille de manne ou le tentacule d’une grande éclipte de la rivière Abondance.
La lumière l’aveugla tout à coup et, de manière quasi simultanée, il fut tiré vers le haut. Une de ses épaules heurta durement le bord de la trappe, son pantalon se déchira au niveau du genou, il se cogna encore la cheville avant d’être traîné sur une surface dure jonchée de cailloux. La première sensation qui le frappa, outre les multiples piqûres qui lui criblaient le torse, ce fut la fraîcheur de l’air, une morsure aussi virulente que l’amaya de glace. Puis il entrevit d’innombrables reflets tout autour de lui, comme s’il évoluait à l’intérieur d’une pierre transparente aux multiples facettes.
Il eut besoin d’un peu de temps pour reprendre ses esprits, pour s’apercevoir qu’on avait relâché son bras et que, quelques pas plus loin, on le regardait avec curiosité, sinon avec avidité.
CHAPITRE XXII
CÔNES
Frères du cercle ultime,
Nous nous sommes rendus maîtres des domaines qui s’étaient ligués contre nous sous l’impulsion d’une poignée de mathelles. Vos conseils étaient judicieux : comme elles ne s’attendaient pas à être attaquées pendant l’amaya de glace, les reines rebelles n’ont jamais eu le temps de rassembler leurs troupes, et leurs domaines sont tombés l’un après l’autre.
Nous avons toujours réussi à déjouer les averses de cristaux de glace. Les batailles nous ont coûté des pertes, parfois assez importantes, mais nous savons que Maran réservera une bonne place à nos frères immolés à sa cause. Emportés par l’ardeur des combats, lassés de la résistance adverse, aveuglés par une sainte colère, nous n’avons pas toujours laissé de survivants derrière nous, pas même les mathelles ou leur descendance directe comme vous nous l’aviez ordonné. La responsabilité nous en incombe, à nous les chefs de cercle qui n’avons pas su contenir la rage de nos frères. Pour notre défense, nous dirons que le sang a le même pouvoir enivrant que l’alcool de manne et qu’il est bien difficile à des hommes de réfréner leur ivresse lorsqu’ils commencent à en respirer l’odeur. De même, nos frères n’ont pas toujours songé à marquer les femmes et les jeunes filles de l’amour divin de Maran avant de les tuer, mais, encore une fois, je ne crois pas qu’on puisse les en blâmer dans la mesure où ils ont déployé une bravoure et une volonté sans faille. Nous comptons malgré tout onze mathelles prisonnières, ainsi que leur descendance directe. Nous les avons enfermées dans des pièces du domaine situé au nord de Cent-Sources qui porte le nom de Présent (à en croire les premiers interrogatoires, ce nom ridicule s’explique par le fait qu’une ancienne djemale en est la fondatrice). Nous attendons vos instructions pour ce qui concerne les captives.
Nous avons trouvé une dizaine de domaines dont ce Présent entièrement vidés de leurs occupants, de leur cheptel de yonks et de leurs réserves alimentaires. Nous nous sommes d’abord félicités de ces conquêtes faciles, nous avons pris nos aises, nous nous sommes reposés, réchauffés, restaurés, puis nous nous sommes interrogés sur le sens de ces disparitions : qu’est-ce qui a bien pu pousser ces reines à abandonner leurs territoires, elles qui s’étaient battues avec une férocité insoupçonnable pour les conserver ? Elles s’étaient terrées comme des furves dans leurs bâtiments dès les premiers signes de l’amaya de glace, elles ont dû prendre le risque d’affronter les chutes de cristaux et de voir leurs enfants, leurs constants et leurs permanents réduits en charpie.