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Quelques-uns d’entre nous ont donc suivi les traces profondes des chariots, visibles même sous l’épaisse couche de glace qui recouvre les chemins. Elles nous ont conduits en direction du nord, vers les plaines du Triangle où elles finissent par s’effacer dans les innombrables flaques laissées par la fonte des premiers cristaux.

Ainsi donc ces mathelles ont capitulé et choisi l’exil après nous avoir combattus pendant des années. Une de leurs destinations possibles me paraît être le conventuel de Chaudeterre. La mathelle du Présent, Merilliam, est une ancienne confermée comme je vous le disais un peu plus haut, et les autres la considèrent comme leur inspiratrice, comme l’âme de leur résistance. Elle a donc pu les exhorter à se réfugier à l’intérieur des bâtiments de Chaudeterre, intacts et désormais déserts. Nous avons commencé à interroger les prisonnières à ce sujet et, si les réponses restent pour l’instant évasives, il ne fait aucun doute que nous ne tarderons pas à recueillir des renseignements plus précis : les mères sont capables d’endurer de grandes douleurs pour elles-mêmes, mais elles se révèlent d’une faiblesse insigne dès qu’elles aperçoivent une égratignure, une goutte de sang ou l’ombre d’une menace sur leur chère progéniture.

Quoi qu’il en soit, je vous suggère, frères du cercle ultime, d’expédier sans tarder une phalange au conventuel de Chaudeterre. Au cas où notre hypothèse s’avérerait juste, elle pourrait achever la tâche que nous avons commencée ici et mettre fin une bonne fois pour toutes à la rébellion des mathelles, à l’idée même de rébellion. Elle pourrait également incendier et raser le conventuel, car, tant qu’ils continuent de se dresser au milieu des plaines, ces bâtiments symbolisent Qval Djema et enseignements, et risquent un jour ou l’autre de battre le rappel des anciennes idées. Maran accepterait-il de descendre parmi nous si nous laissions ces vestiges de l’ancien monde comme autant d’insultes à sa gloire ? L’heure est proche de son avènement, apprêtons-nous à le recevoir avec tout le respect qui lui est dû.

Nous attendons donc vos instructions. Selon un frère qui sait lire le ciel mieux que personne (et qui nous a été d’une formidable utilité ces derniers temps), vous pourrez expédier votre messager sans crainte entre la nuit prochaine et celle du premier croissant inversé de Mung, ce qui vous laissera un répit de quatre jours et quatre nuits (ce conseil vaut également dans le cas où vous décideriez d’expédier une phalange à Chaudeterre). Les nuages seront lourds, menaçants, mais ne délivreront pas leurs cristaux. S’il galope bon train, votre messager devrait atteindre le mathelle du Présent (et la phalange le conventuel) avant le retour des averses.

Gloire à Maran, l’enfant-dieu de l’arche.

Hyatz, responsable du grand cercle du Nord.

C’est ici que nous nous quittons.

Où sommes-nous ?

À quelques lieues de l’endroit où tu envisages de te rendre.

Je ne sais toujours pas ce que je dois… ce que je viens y faire.

Laisse-toi guider par le présent. L’ordre invisible se modifie sans cesse. Aucune réponse n’est fournie à l’avance.

Je n’ai pas de vêtements, pas de vivres ni d’eau…

Le présent non plus, et pourtant il ne cesse jamais d’être.

Alma s’accroupit sur le bord du bassin et contempla la forme grise incertaine du Qval. Elle aurait été incapable de fournir la moindre estimation de la distance parcourue dans les eaux souterraines du nouveau monde. Elle se souvenait seulement qu’elle avait traversé une quantité invraisemblable de nappes brûlantes, tièdes ou glacées. Elle avait eu la sensation d’évoluer dans les veines d’un immense corps, d’être une part à la fois minuscule et essentielle d’un organisme aux dimensions de la planète. Elle avait croisé des créatures silencieuses et paisibles au fond de failles si noires et profondes qu’elles ressemblaient à des nuits liquéfiées ou à des puits d’encre de nagrale. Elle ne les avait pas vues, elle avait ressenti leur présence, leur densité, leur vigilance, l’importance de leur rôle, obscur mais indispensable, dans les mécanismes profonds du nouveau monde. Elle n’avait jamais réellement su si elle avait voyagé à l’intérieur du Qval ou seulement en sa compagnie. Parfois il lui avait semblé être recouverte tout entière d’une enveloppe protectrice, parfois flotter dans une sorte de tunnel ondulant et foré par un mouvement permanent. Elle n’avait en tout cas jamais souffert des écarts de température, pourtant énormes par endroits, ni du manque d’oxygène malgré les immersions qui pouvaient se prolonger plusieurs heures.

Elle avait émergé à plusieurs reprises dans des grottes sombres ou éclairées par des solarines géantes.

Il faut que tu reprennes des forces, avait suggéré le Qval.

Je ne me sens pas fatiguée.

Tu n’es pas encore habituée aux eaux profondes. Elles engendrent une ivresse qui peut conduire à la folie.

Alma avait ressenti une infime pointe de tristesse dans la pensée-parole de Qval Djema.

Qu’est-ce qui se passe si on devient fou ?

On meurt dans le meilleur des cas, on survit et on souffre dans le pire.

Tu… vous connaissez quelqu’un à qui c’est arrivé ?

Tutoiement, vouvoiement, ça n’a vraiment aucune espèce d’importance.

Vous… tu n’as pas répondu à ma question.

Je connais quelqu’un, en effet, que l’ivresse des eaux profondes a rendu fou.

Alma n’avait pas insisté, persuadée que Qval Djema s’en tiendrait à cette réponse.

Une lumière pourpre se déversait par une large ouverture, inondait la grotte tapissée d’une roche opaque et située tout près de la surface, ce qui confirmait la sensation vertigineuse de remontée qu’Alma avait éprouvée durant la dernière partie du trajet. Frissonnante, les bras croisés sur la poitrine, elle n’avait plus très envie de quitter Qval Djema ni la chaleur bienfaisante des sources bouillantes.

Le froid ne peut pas davantage t’affecter que l’eau bouillante quand tu restes ouverte au présent.

Alma sourit. Les incursions du Qval dans ses pensées l’avaient effrayée lors de leur première rencontre, elles allaient désormais lui manquer.

Et le manque pas davantage que le froid ou l’eau bouillante…

Mais je t’aime, Djema.

Je t’aime aussi, Alma. L’amour est un débordement, pas un vide. En aucun cas il ne peut créer le manque, la tristesse.

J’ai perçu de la tristesse quand tu as parlé de cette personne atteinte par la folie des eaux profondes…

Le visage de Djema apparut à l’intérieur du Qval. Il reflétait en cet instant une joie si pure, si intense qu’Alma en fut bouleversée, qu’elle plongea spontanément la main dans l’eau chaude pour l’effleurer. À sa grande surprise, elle qui s’était toujours imaginé le Qval comme une entité immatérielle, intangible, elle rencontra une surface dense, d’une douceur infinie, qui s’offrait sans réticence à la caresse de ses doigts et de sa paume.

Elle eut la certitude que ce contact prolongé ne lui procurait pas seulement du bien-être à elle-même, mais également à Djema.

Tes mains sont aussi douces que l’étaient celles de ma mère Ellula.