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Tu as donc des souvenirs ? Je croyais que l’éternel présent abolissait le passé ?

Il ne l’abolit pas, il évite d’en être affecté, d’en souffrir. Le souvenir de ma mère Ellula et de mon père Abzalon m’est très cher, mais je ne souffre pas de leur absence.

Moi, il m’arrive encore – souvent – d’être affectée par mes souvenirs.

Alma perçut le rire silencieux de Djema.

L’impatience des jeunes filles… Le présent trouvera bien le moyen de te faire déborder d’amour.

J’aurais voulu apprendre tant de choses de toi… Que tu me racontes la vie dans l’Estérion, dans l’espace… Je rêve d’un grand voyage moi aussi.

Les voyages auxquels nous convie le présent ne sont pas souvent ceux que l’on croit. Combien d’habitants du nouveau monde connaîtront l’expérience que tu as vécue dans les eaux profondes ?

Alma eut l’impression que le visage de Djema se déformait, se dérobait sous sa main, puis qu’il lui recouvrait le poignet, l’avant-bras, l’épaule, la poitrine, comme s’il se dilatait pour l’accueillir tout entière. Elle se sentit enveloppée d’une présence attentive, impalpable, comparable à la vapeur chaude bienfaisante qui montait du bassin d’eau bouillante.

Elle perdit les notions de centre, de limites, d’espace.

Elle courait dans des couloirs au plafond bas, elle se faufilait par des ouvertures étroites, elle traversait de grandes salles sombres et habillées d’une matière qu’elle ne connaissait pas, elle filait devant des hommes et des femmes qui discutaient sur le seuil de leur porte, elle croisait des enfants qui jouaient sur des places octogonales, elle se faufilait entre des chariots chargés de plateaux-repas qui avançaient sans aucune assistance, elle apercevait un curieux petit homme vêtu d’une robe noire, au crâne rasé et à l’allure sautillante, elle franchissait une ouverture circulaire, elle pénétrait dans une salle profonde d’où montaient des volutes blanches, elle passait dans un autre labyrinthe de couloirs et de places où les hommes se couvraient la tête de larges chapeaux et les femmes d’étranges coiffes coniques, elle glissait dans une succession de tunnels qui montaient et descendaient comme les toboggans de bois du mathelle de sa mère, elle plongeait dans l’eau bouillante de la cuve en compagnie de garçons et de filles, elle entendait des cris et des rires qui se désagrégeaient dans le silence…

Un silence plus profond encore que celui des eaux souterraines du nouveau monde.

Le silence du vide.

Elle se tenait entre un géant au visage et au crâne cabossés, au regard d’une douceur étrange, douloureuse, et une femme dont la beauté, déjà extraordinaire, se doublait d’une bonté qui donnait une grâce indescriptible à ses gestes, à ses expressions, à ses sourires.

Elle comprit que Djema lui avait ouvert sa mémoire, qu’elle avait déambulé à l’intérieur de l’Estérion, qu’elle s’était assise, à la place de leur fille, entre le grand Ab et la divine Ellula, et elle en éprouva un tel vertige que les images se brouillèrent, s’estompèrent, qu’elle fut brutalement ramenée en arrière, qu’elle se retrouva allongée, interdite, haletante, sur le bord du bassin bouillant.

Eh bien, comment t’ont paru tes ancêtres, Alma ? suggéra le Qval après un long silence.

S’ils sont mes ancêtres, alors tu l’es aussi ! Comment peux-tu être si sûre que je suis de votre lignée ?

Tu portes une part de leur patrimoine génétique, et aussi de celui de Lœllo, comme beaucoup d’habitants du nouveau monde, le présent me l’indique.

Pourquoi en ce cas n’avons-nous pas votre force ? Pourquoi avons-nous brisé votre rêve ?

Les rêves sont faits pour être brisés. Nous, nous n’avions pas d’autre projet que de vivre l’instant. Et mon père Abzalon l’avait bien compris, qui refusa de donner un nom au nouveau monde. Nous parlions d’amour tout à l’heure, c’est la seule force qui a guidé mes parents. Et c’est la seule force qui vous manque. Aimez, peu importe comment, peu importe qui.

Alma se releva et, encore étourdie, fit quelques mouvements pour rétablir sa circulation sanguine. Sa peau ne présentait plus une seule rougeur et ses cheveux, pour autant qu’elle pût en juger, avait recouvré leur épaisseur, leur volume. Elle commençait à prendre ses aises dans ce corps qu’elle avait parfois rejeté avec une haine féroce.

J’ai eu la vision d’une femme et de son enfant l’autre jour. Est-ce que je la verrai ?

Elle n’est plus. Ni son fils. Mais, si tu l’as vue, c’est que tu as certainement quelque chose à faire avec elle ou avec lui, ou avec leurs descendants.

Est-ce que… je te reverrai ?

Tu sais que je ne peux pas répondre à cette question, Alma. Si je te revois un jour, j’en serai heureuse, si je ne te revois plus jamais, j’en serai heureuse aussi.

Alma hocha la tête, se détourna avec brusquerie pour cacher ses larmes et fila à toutes jambes vers la sortie de la grotte. Elle ne se retourna pas, mais elle entendit s’élever derrière elle un chant qui emplissait toute la grotte et dont l’ineffable beauté lui ravit l’âme.

Jael se couchait au moment où elle arriva en vue de ce qui lui parut être un ensemble de bâtiments. Le paysage ne ressemblait en rien aux plaines du Triangle ni aux collines de Chaudeterre. La végétation, ici, se réduisait à quelques arbustes aux feuilles piquantes d’une couleur brun-vert. Ils poussaient chichement sur une terre avare, sèche, rouge, craquelée, où d’anciennes rigoles avaient creusé des lits tortueux.

Alma avait d’abord traversé un immense cirque avant de gravir l’une des murailles rocheuses déchiquetées qui le ceinturaient. Certaines pierres étaient, comme celles des grottes, translucides et gorgées de la lumière de Jael qu’elles restitueraient à la tombée de la nuit. Elles brillaient déjà d’une clarté ténue dans le jour assombri.

Accueillie par un froid vif au sortir de la grotte, Alma avait fini par se concentrer sur sa marche et oublier les conditions extérieures. Oublier également sa tristesse tenace, la douleur sourde à son pied gauche et la sensation de vulnérabilité entretenue par sa nudité. Elle n’avait pas détecté de présence humaine ou animale dans les environs, seulement des déplacements fugitifs – des impressions de déplacements – qui évoquaient les vols d’umbres. Elle n’avait pas eu ces réactions incontrôlables de panique qui l’avaient poussée, enfant, lorsque retentissait la sonnerie des guetteurs, à se jeter sous un lit ou sous une table comme si une misérable épaisseur de bois ou de laine végétale avait le pouvoir d’arrêter les prédateurs volants. En dehors de sa nostalgie sous-jacente, qui n’avait pas seulement pour objet Qval Djema mais également sa mère, Zmera, et ses sœurs du conventuel, elle était baignée de cette sérénité profonde qu’elle avait recherchée en vain dans les murs de Chaudeterre. Elle n’avait plus de comptes à rendre à personne, ni à son passé ni à son avenir, elle ne craignait plus d’exister pour elle-même, de s’engager sur ce sentier personnel inconnu qu’ouvraient chacun de ses pas, chacune de ses décisions.

Les rayons rasants de Jael se reflétaient dans les constructions élancées qui se dressaient dans le lointain. Même si elles se présentaient sous un angle différent, c’étaient bien elles qu’Alma avait entrevues dans sa vision. Elle se demanda si elle ne devait pas attendre la nuit pour s’y aventurer. Elle serait arrivée nue dans un domaine de Cent-Sources, elle aurait pu être chassée à coups de pierres, voire frappée jusqu’au sang sur l’ordre de la mathelle. Elle ne tenait pas à offenser les êtres qui occupaient – si occupants il y avait – ces bâtiments aux sommets effilés, très différents des maisons, des silos et des granges du continent du Triangle. Elle ne discernait cependant aucun mouvement, aucun signe d’activité, rien d’autre que ces miroitements qui composaient une mosaïque scintillante. Elle résolut de continuer sa marche et de se dissimuler à la première alerte. Elle évoluait à présent au milieu d’un plateau jonché de pics rocheux aux formes torturées, un environnement où les cachettes ne manquaient pas. Les reflets bleus ou mauves sur les facettes des roches diaphanes et les touches vertes ou jaunes des arbustes piquetaient le rouge et l’ocre, les teintes dominantes.