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Elle arriva au bord d’une gorge étroite et profonde dont elle n’apercevait l’extrémité ni d’un côté ni de l’autre. Elle s’installa en porte-du-présent, inspira profondément et chassa ses pensées parasites. Elle acquit rapidement la certitude que cette faille n’était pas celle de sa vision et qu’elle devait poursuivre sa route. Ralentie par son pied gonflé douloureux, obligée parfois de contourner les amas de rochers qui bouchaient le passage, elle longea la faille sur une distance d’environ deux lieues, à la recherche d’un passage.

Le disque pourpre et gigantesque de Jael – jamais elle ne l’avait vu aussi gros – tombait derrière des crêtes lointaines et obscures d’où jaillissait de temps à autre un éclat incandescent. Au moment où, fatiguée, découragée, elle s’apprêtait à rebrousser chemin pour explorer la direction opposée, elle avisa l’échine arrondie d’une arche naturelle qui enjambait la faille.

La franchir ne s’avéra pas une entreprise aisée : non seulement elle n’était pas large ni vraiment plate, mais sa surface martelée depuis des siècles par les rayons de Jael et les rafales de vent se révélait lisse, fuyante. Alma s’y risqua à quatre pattes, s’immobilisant comme un nanzier effrayé dès qu’elle détectait le moindre déséquilibre, la moindre amorce de glissade. Elle apercevait en contrebas la nappe noire des ténèbres qui montait avec l’avènement de la nuit et n’allait pas tarder à déborder.

Elle se sentit tellement ridicule, à quatre pattes sur ce bout de rocher, les fesses en l’air, qu’elle finit par se moquer d’elle-même. Le trajet dans les eaux profondes du nouveau monde s’était effectué dans des conditions autrement confortables. Elle prenait la mesure, tout à coup, du formidable privilège qui lui était échu. Elle avait partagé l’intimité de Qval Djema pendant plusieurs jours, elle avait communiqué avec elle, elle était entrée dans sa mémoire, elle avait entrevu ses parents, elle avait voyagé avec elle, en elle. Là où l’ordre des djemales décrivait son inspiratrice comme une déesse hautaine et sèche, Alma avait rencontré un être accessible, généreux, joyeux, une magnifique illustration de la fusion entre l’humain et le Qval. Elle n’envisageait pas cependant de réaliser elle-même cette fusion, non parce qu’elle redoutait de sacrifier sa nature humaine, mais parce que, selon les paroles mêmes de Djema, leurs voies n’étaient pas identiques.

Elle reprit sa progression sur le sommet de l’arche, toujours prudente mais légère, lavée de ses peurs. Elle ne sursauta même pas quand un vol d’umbres surgit de la gorge. Un froid intense la recouvrit, beaucoup moins tolérable que la fraîcheur piquante déposée par le crépuscule. Des formes sombres et silencieuses fusèrent de chaque côté de l’arche, comme crachées par l’obscurité. Elle discerna, avec une netteté saisissante, les appendices souples et pratiquement transparents qui ondulaient de chaque côté de leur corps allongé. Les plus petits, de la taille d’un enfant, jaillissaient de la faille avec une vivacité d’étincelle, les plus grands, de la taille de quatre ou cinq hommes, en émergeaient avec une lenteur majestueuse, la pointe triangulaire braquée vers le ciel comme une lance. Ils donnaient l’impression d’être constitués d’obscurité pure, en dehors de leurs appendices latéraux, moins denses, et surtout de leur queue, courte, mobile, gris clair, striée, comme recouverte d’une peau écailleuse. Ils ne produisaient pas un bruit, pas même un léger froissement ni un souffle.

Ils se rassemblèrent au-dessus de la faille sans prêter attention à Alma – ils étaient supposés s’intéresser aux êtres humains lorsqu’ils se jetaient sur eux pour les dévorer. Leur formation, forte d’une vingtaine d’unités, semblait étendre une nuit précoce sur le plateau.

Ils s’évanouirent avec une soudaineté qui laissa la jeune femme un long moment sans réaction. Elle contempla le ciel sillonné de traits enflammés, se demanda si elle n’avait pas rêvé puis réprima une série de tremblements avant d’achever sa traversée de l’arche.

Si les bâtiments flamboyaient avec une telle intensité, c’était que leurs constructeurs les avaient érigés avec des blocs de roche translucide.

Une drôle d’idée : les bâtiments des domaines présentaient au contraire le moins possible de transparence et d’ouvertures pour garder la fraîcheur pendant la saison sèche et la chaleur durant l’amaya de glace. De même leur forme générale, une sorte de cône large sur sa base et très fin, voire pointu, en sa partie la plus élevée, ne révélait pas non plus un esprit très pratique. Ils étaient ou avaient été habités pourtant : Alma distinguait une ouverture centrale et triangulaire au pied de chacun d’eux. Elle en dénombrait une centaine à première vue, trois fois plus hauts que les jaules, rassemblés sur un espace à peine plus grand qu’un mathelle de Cent-Sources. Une volonté géométrique quasi obsessionnelle avait gouverné leur agencement. Alma n’avait pas besoin de mesurer avec ses pas pour se rendre compte qu’ils étaient séparés par des espaces rigoureusement égaux, couverts par endroits d’arbustes ou de touffes d’herbe.

L’impression d’ordre, de symétrie, se renforça encore lorsqu’elle pénétra à l’intérieur de cette forêt de constructions dont les façades obliques réfléchissaient la lumière agonisante du jour comme une batterie de pierres-miroirs. Elle gardait une main sur le bas-ventre et un avant-bras sur la poitrine au cas où quelqu’un viendrait à la surprendre. Les lieux paraissaient déserts, et sans doute depuis bien longtemps à en juger par la végétation qui avait poussé dans les allées, mais elle captait une présence, la trace d’une vie non loin d’elle.

Elle atteignit une vaste place circulaire qui ne contrariait pas l’organisation de l’ensemble mais en était probablement le point de départ, le noyau. D’ailleurs, quand elle fut arrivée au centre, près d’une sculpture aux trois quarts démolie qui avait été une fontaine, elle avait exactement la même vue de quelque côté qu’elle se tournât, les mêmes alignements, les mêmes perspectives, les mêmes façades inclinées et brillantes, les mêmes béances sombres des portes. Seule différait l’intensité de la lumière selon la position des constructions par rapport à Jael. Elle ne distinguait, derrière les murs de roche translucide, que trois lignes sombres et horizontales qui étaient sans doute la vue en coupe des étages.

Elle examina la sculpture. Taillée dans une pierre opaque, d’une hauteur de trois hommes, elle représentait un corps de femme dont il ne restait que la moitié de la poitrine, les hanches et les jambes. Sa blancheur originelle apparaissait par endroits sous le vernis verdâtre qui la revêtait et qui se faisait plus épais entre les cuisses. L’eau s’était sans doute écoulée de sa vulve aux lèvres renflées hypertrophiées. Le fond du petit bassin, circulaire lui aussi, était tapissé d’une mousse jaune, rêche, parsemée de minuscules boules noires.

Alma s’assit sur le muret intact du bassin et regarda la nuit s’emparer des constructions. Seules les arêtes réfléchissaient désormais la clarté diffuse des étoiles et de Mung, le premier satellite. Elle se laissa une nouvelle fois subjuguer par la beauté, l’équilibre, l’aspect apaisant, contemplatif de l’ensemble. Une civilisation plus avancée que celle du Triangle s’était développée sur ce continent, puis avait disparu brutalement, abandonnant derrière elle des habitations d’une telle qualité qu’elles avaient traversé le temps sans dommage. Aucun bruit ne troublait le silence, et pourtant Alma ressentait la présence avec une acuité décuplée par le déploiement des ténèbres.