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Le froid de plus en plus vif qui descendait sur les lieux la poussa à se relever et à marcher pour se réchauffer. Elle n’avait jamais éprouvé le besoin de manger dans les eaux profondes du nouveau monde, il en allait différemment sur la terre ferme : un creux à son estomac et la sécheresse de sa gorge lui rappelaient qu’elle mourait de faim et de soif. Son pied gauche avait pratiquement doublé de volume et avait pris une hideuse couleur violacée. Qval Djema lui avait dit qu’elle garderait toute sa vie les séquelles de sa première tentative d’immersion dans l’eau bouillante.

C’est pourtant le passé ! avait-elle protesté.

Nous avons tous et toutes des douleurs présentes qui nous viennent du passé, nous devons apprendre à vivre en leur compagnie.

Même… toi ?

Au nom de quoi en serais-je dispensée ?

Au nom de l’éternel présent.

L’éternel présent nous envoie aussi bien la souffrance que la félicité. C’est notre relation aux événements qui requiert de la vigilance et non les événements eux-mêmes. La douleur à ton pied n’a en elle-même aucune valeur, aucune signification, aucune justification. C’est ta relation avec la douleur qui te permet ou non de franchir la porte du présent.

Les pas d’Alma la dirigèrent vers l’ouverture d’une construction. Elle y serait à l’abri du vent qui se levait et s’annonçait de plus en plus mordant. Des obliques scintillantes, fulgurantes, sabraient la nuit noire.

Large à sa base de cinq ou six pas – cinq ou six pas d’un homme ordinaire, sept ou huit pour elle –, l’entrée semblait reprendre la forme globale du bâtiment et en respecter scrupuleusement les proportions. Alma la franchit et pénétra dans un vaste espace circulaire et nu en terre battue. La température y était supportable, voire très agréable, et la visibilité étonnante, inattendue. Les blocs de roche libéraient une lumière à peine perceptible qui rendait l’obscurité parfaitement déchiffrable. Elle avait l’impression d’avoir soudain hérité, comme certains permanents des mathelles qu’on appelait les « voxions », le don de voir en pleine nuit.

Elle ne remarqua pas d’escalier ni aucun autre moyen d’accéder à l’étage supérieur dont le plancher, translucide lui aussi, se perchait une dizaine de pas au-dessus d’elle. Elle découvrit une ouverture ronde de la largeur d’un homme dont l’œil sombre s’ouvrait à la verticale au-dessus d’un socle cylindrique situé au centre exact du rez-de-chaussée. Elle s’en approcha, s’accroupit et l’examina un petit moment avant d’oser le toucher : son matériau gris était aussi dur que la roche mais beaucoup plus lisse, comme du bois poli et enduit d’un vernis végétal. Elle se demanda à quoi il pouvait bien servir, puis eut l’idée de passer le bras par-dessus, de couper l’invisible verticale qui se tendait jusqu’à l’ouverture de l’étage supérieur.

Son bras s’éleva tout seul, aspiré, happé par un courant invisible et puissant qui la tira tout entière vers le haut, qui l’obligea à se déplier, à se relever. Saisie, elle se jeta en arrière pour échapper à cette extraordinaire attraction. Elle perdit l’équilibre, tomba lourdement sur le dos et, le souffle coupé, demeura dans cette position. Sa longue marche l’avait épuisée, ses jambes fourbues imploraient le repos, ses paupières lourdes se fermaient, elle franchissait déjà la frontière entre les pensées et les rêves.

Une inquiétude. Un bruit. Une sensation de déplacement.

Elle rouvrit brusquement les yeux.

Une silhouette se tenait devant elle. Ni humaine ni animale, les deux à la fois. Elle poussa un cri et eut le réflexe, stupide en la circonstance, de se recroqueviller sur elle-même, autant par pudeur que par peur.

CHAPITRE XXIII

RENCONTRES

Il m’a conduite dans son refuge, un gouffre souterrain où grondaient des geysers d’eau bouillante et où régnait une horrible odeur de pourriture. J’ai eu l’impression de m’être fourvoyée dans l’antre des démons de l’amaya, j’ai failli aussitôt prendre mes jambes à mon cou, mais il m’a rassurée d’un sourire, prise par la main et entraînée dans une petite salle éclairée par des solarines. Le bruit s’y faisait moins assourdissant et l’odeur plus soutenable.

« Ma demeure », a-t-il murmuré en montrant une grossière table de bois, un banc de pierre et un lit d’herbe sèche installé dans la niche d’une paroi.

Sa « demeure », qui allait devenir la mienne pendant tant d’années… Il m’a d’abord offert à manger, du pain amer de manne sauvage et des fruits farineux qui m’ont rassasiée. Puis il m’a demandé ce que je fabriquais sur les plaines inhabitées du Triangle, et je lui ai raconté mon histoire, depuis la mort de ma mère jusqu’à mon exil, sans omettre aucun détail. D’aucuns pourraient s’étonner de la facilité avec laquelle je me suis confiée à un inconnu. À ceux-là je dirai que j’éprouvais le besoin pressant de me purger par le verbe des rancœurs, des fatigues et des peurs accumulées. Il m’a d’ailleurs écoutée sans m’interrompre, m’encourageant même du regard lorsque je marquais une pause, et c’est, je crois, cette attention bienveillante qui m’a définitivement conquise. J’avais passé une bonne partie de ma vie à subir les humeurs et les désirs des autres, mais, en dehors de ma mère, personne ne m’avait consacré un peu de son temps, personne ne m’avait regardée comme un être humain, personne n’avait partagé mes souffrances ou mes espoirs.

À la fin de mon récit, il m’a serrée contre lui, sans chercher à m’embrasser ou à me caresser. C’était une étreinte fraternelle entre deux enfants du malheur, entre deux maudits, entre deux exilés. Puis il a tendu une couverture sur sa couche et m’a conseillé de prendre un peu de repos, une proposition que j’ai accueillie avec joie. J’ai dû dormir deux ou trois jours d’affilée. Je me réveillais de temps à autre, j’entrevoyais comme dans un rêve son visage au-dessus de moi qui me fixait, qui me souriait, et je me rendormais en me disant que je ne connaissais rien de lui, pas même son nom.

Il avait disparu lorsque, le sommeil ne voulant plus de moi, j’ai fini par repousser la couverture et me lever. Il avait posé à mon intention des fruits et des morceaux de viande froide dans une coupe de terre grossièrement façonnée, ainsi qu’une gourde contenant une eau fraîche parfumée à l’essence d’onis sauvage, délicieuse. Je n’ai rien eu d’autre à faire pendant plusieurs jours – les solarines s’allument et s’éteignent en même temps que Jael et donc rythment les jours et les nuits aussi bien qu’en plein air – que de me familiariser avec mon nouvel univers.

Je me suis habituée à l’odeur de soufre plus rapidement qu’à la vapeur omniprésente, par moments suffocante, et aux grondements, tellement puissants qu’ils font trembler les parois et les voûtes. J’ai exploré une bonne vingtaine de salles plus ou moins grandes, qui toutes abritent des geysers ou des fumerolles. J’y ai trouvé quelques retenues d’une eau bien trop chaude pour qu’on puisse la boire ou s’y baigner. Il m’a semblé entrevoir des formes sombres dans les bassins les plus grands, les plus profonds, mais, passé un petit moment de frayeur, j’ai pensé que j’avais été victime d’illusions d’optique.