Il avait cherché la créature des yeux puis, ne la voyant pas, s’était relevé pour observer les environs. D’un côté s’étendait une gigantesque faille dont il devinait le bord opposé dans les brumes qui coiffaient l’horizon, de l’autre apparaissaient les toits scintillants, pointus et ordonnés de constructions au-dessus d’une première ligne de rochers découpés. Il s’était immédiatement souvenu des paroles de sa mère Orchale, il avait pensé à la légende du deuxième peuple, de l’Agauer, et il s’était mis en route, poussé par l’espoir de rencontrer des êtres vivants, de futurs alliés peut-être, des hommes qui aideraient les mathelles à vaincre la menace des protecteurs des sentiers sur les territoires du Triangle. Si vraiment il trouvait là-bas une solution pour arrêter le saccage du nouveau monde, alors son périple aurait servi à quelque chose, alors la mort de Mael n’aurait pas été vaine.
Au moment où il s’engageait dans la forêt d’aiguilles rocheuses qui se dressait entre la grande faille et les toits des constructions, il s’était rendu compte qu’il ressentait une agréable chaleur malgré le vent froid. Une fourrure à la fois épaisse et légère lui recouvrait le torse, les épaules et le haut des bras. S’il n’y avait pas prêté attention jusqu’alors, c’était qu’il avait l’impression de la porter depuis toujours, qu’elle était presque devenue une seconde peau. Puis il avait établi la relation entre la couleur rougeâtre de cet étrange vêtement et la disparition de son sauveteur, et il s’était aperçu que la créature, utilisant sa formidable souplesse, s’était enroulée autour de lui pendant son sommeil.
Son premier réflexe avait été de vouloir s’en débarrasser. Il avait tiré sur un bout de la fourrure pour la décoller de sa peau. La créature n’avait pas opposé de résistance active, elle s’était seulement étalée un peu plus, comme une masse liquide, regagnant d’un côté l’espace qu’elle perdait de l’autre. Elle aurait sans doute fini par céder après avoir épuisé ses capacités d’extensibilité, mais, frigorifié par les effleurements glacés de la bise, Orchéron avait changé d’avis. Le froid n’était pas la seule raison de son revirement : la créature le maintenait dans un cocon chaud et doux qu’il n’avait pas envie de quitter. D’elle émanait une odeur entêtante aux effets enivrants, euphorisants.
La nuit était tombée quand, après avoir franchi un plateau jonché de rochers translucides, il avait atteint les premières constructions. Il en avait visité plusieurs et, à sa grande déception, avait constaté qu’elles étaient vides et que leurs occupants les avaient désertées depuis bien longtemps. Leur forme, leur agencement symétrique, leur état de conservation, l’étrangeté qui se dégageait de l’ensemble lui avaient donné à penser qu’elles n’avaient pas été conçues par des êtres humains. Puis des images l’avaient traversé, fugitives, incohérentes, comme des bribes d’un passé qui ne lui appartenaient pas. Une vie intense, tumultueuse, s’était écoulée entre ces façades obliques, des cris, des rires et des chants avaient retenti, le bonheur avait régné jusqu’aux jours sombres, jusqu’au déferlement des forces de destruction.
Il était arrivé sur une place circulaire et avait aperçu une silhouette claire – bien humaine à première vue – qui se dirigeait vers la porte d’une construction.
« Qui es-tu et qu’est-ce que tu fais là ? »
La jeune femme, toujours recroquevillée sur elle-même, ne répondit pas. Orchéron se dit qu’il lui apparaissait probablement comme un épouvantail à nanzier avec une créature sur le dos, ses cheveux sales et sa barbe mal taillée.
« Est-ce que tu comprends et tu parles ma langue ? demanda-t-il d’une voix un peu moins bourrue.
— Je pourrais vous poser les mêmes questions, répondit-elle entre ses lèvres crispées. Qui êtes-vous et qu’est-ce que vous faites là ? Et je sais déjà que vous parlez ma langue. »
Il fut partagé entre deux sentiments, la joie de pouvoir communiquer avec elle et le dépit engendré par la sécheresse de son ton.
« Je suis Orchéron fili Orchale et je viens des plaines du continent du Triangle, dit-il, hésitant.
— Comment êtes-vous arrivé jusqu’ici ? »
Il voulut s’asseoir sur le socle cylindrique mais il se sentit aspiré vers le haut avant même d’avoir pu poser les fesses sur le rebord. La créature eut une réaction de peur qui l’entraîna à se rouler en boule et à découvrir une partie du torse et du dos de son hôte.
« Eh, qu’est-ce que… »
Orchéron se recula d’un bond et considéra le socle d’un œil perplexe. L’image d’un corps s’élevant dans les airs lui effleura l’esprit. La créature recouvrit peu à peu les zones qu’elle venait tout juste de dégager.
« J’ai failli être emporté, souffla-t-il.
— Ça m’a fait la même chose, dit la jeune femme. Vous… vous portez quoi sur le dos ? »
Orchéron écarta les bras et leva les mains.
« Cette… créature m’a sorti d’une salle souterraine, puis elle s’est enroulée autour de moi.
— Vous devriez vous en débarrasser. J’ai l’impression qu’elle se nourrit de vous. »
La suggestion de la jeune femme engendra une brève impulsion de colère chez Orchéron. Que pouvait-elle savoir de la relation qui s’était établie entre la créature et lui ? Qu’est-ce qui lui permettait de donner ce genre de conseil ?
« Je ne vois pas pourquoi je m’en débarrasserais. Elle m’a sauvé la vie, elle m’a protégé du froid… »
Ils gardèrent le silence pendant quelques instants. Il évita de poser le regard sur elle de peur qu’elle ne se méprenne sur ses intentions.
« Vous n’avez pas répondu à ma question, reprit-elle. Comment êtes-vous arrivé jusqu’ici.
— Tu… vous n’avez toujours pas répondu à la mienne : qui êtes-vous et qu’est-ce que vous faites là… »
…toute nue, si jeune, si vulnérable ? se retint-il d’ajouter.
« Je suis Alma filia Zmera, je viens aussi du Triangle. De Chaudeterre plus précisément.
— Ah, vous êtes une djemale. »
Il s’expliquait maintenant le petit ton supérieur qu’elle se croyait obligée d’adopter. Les djemales, les tenantes du savoir, et cela valait aussi pour Karille, la séculière du mathelle d’Orchale, avaient tendance à prendre les permanents des mathelles pour des esprits simples, voire complètement obtus.
« Il ne reste plus rien du conventuel. Les protecteurs des sentiers ont massacré toutes mes sœurs.