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— Vous vous en êtes sortie, on dirait…

— Brillante déduction ! »

Orchéron étouffa une nouvelle flambée de colère. Elle avait décidément l’art et la manière de le faire sortir de ses gonds. Elle demeurait recroquevillée sur la terre battue, couchée sur le côté, les jambes repliées sur la poitrine, les bras croisés sur les genoux. Il réfréna tant bien que mal son envie de lui crier qu’elle pouvait se détendre, qu’elle ne supportait pas la comparaison avec le souvenir de Mael, qu’elle n’éveillait rien en lui qui risquât de la mettre en danger.

« Je voulais dire : comment vous vous en êtes sortie ?

— Vous n’allez pas me croire.

— Dites toujours.

— J’ai suivi le chemin de l’eau bouillante. »

Il lui lança un regard intrigué. Elle l’épiait elle-même du coin de l’œil sous ses mèches blondes.

« Vous voulez dire que vous avez… plongé dans une des sources d’eau bouillante de Chaudeterre ?

— Vous savez donc qu’il existe des sources chaudes sous le conventuel ?

— Karille, la djemale du mathelle de ma mère, nous a appris quelques trucs. Peut-être que vous la connaissez ?

— Je ne suis pas restée assez longtemps au conventuel pour connaître toutes les séculières. Je n’étais pas encore djemale mais une simple novice. Et, pour répondre à votre question, j’ai effectivement échappé aux protecteurs des sentiers en plongeant dans une source chaude.

— Et vous n’êtes pas… Enfin, comment se fait-il que vous n’ayez pas été ébouillantée ? »

Gagnée par les crampes, Alma changea de position mais s’arrangea pour ne rien dévoiler d’elle à son vis-à-vis. Pas facile de se contorsionner en gardant les bras et les mains collés sur la poitrine et le bas-ventre. Elle ne savait pas ce qui l’irritait le plus chez lui, le contraste entre son visage à peine sorti de l’adolescence et son corps massif, sa chevelure aux mèches noires, bouclées et collées par la crasse, les touffes éparses et mal taillées de sa barbe, l’air ahuri qu’il se croyait obligé de prendre pour soutenir la conversation ou encore l’aspect répugnant de sa veste vivante. Qval Djema n’avait pas précisé que le rejet était une des relations possibles au présent.

« Grâce au Qval », répondit-elle à contrecœur.

Il hocha la tête d’un air grave, comme s’il ne mettait pas en doute une affirmation que la plupart des habitants du nouveau monde, y compris les djemales, auraient pourtant considérée comme une pure et simple affabulation.

« Et c’est le Qval qui vous a conduite jusqu’ici ? »

Elle acquiesça d’un clignement de paupières.

« Vous… vous me croyez ? »

Il haussa les épaules, un mouvement qui dérangea visiblement sa veste vivante, parcourue d’ondulations comme une rivière frissonnant sous une risée. Alma crut entrevoir un œil rond et noir dans un repli de fourrure au-dessus de l’épaule de son vis-à-vis.

« Ben, les grandes eaux sont infranchissables et je ne vois pas de quelle façon vous auriez pu passer sur le deuxième continent.

— Vous êtes bien passé, vous ! »

Elle essaya de détendre sa jambe et son bras du dessous, engourdis, fourmillants, mais elle ne réussit qu’à accroître l’inconfort de sa position. Elle aurait donné cher pour se lever, pour étirer ses membres, pour soulager la douleur à son pied gauche.

« Ce coup-là, c’est vous qui n’allez pas le croire, dit-il avec un sourire qui, de manière fugitive, fit émerger la rondeur de l’enfance dans son visage creusé par les privations.

— Il faut que je bouge. Retournez-vous.

— Ça ne me gêne pas, vous savez. J’ai déjà vu…

— Retournez-vous ! »

Elle remarqua la crispation de ses lèvres, le voile qui assombrissait ses yeux clairs, et, pendant quelques instants, elle crut qu’il allait se ruer sur elle. Mais il finit par pivoter sur lui-même et s’immobiliser face à la porte. Elle observa la créature qui lui habillait le dos, discerna dans le pelage rougeâtre les reliefs des membres postérieurs et l’appendice allongé et presque blanc de ce qui était sans doute une queue. Elle se releva, fit quelques pas et une série d’étirements. Le sang afflua brutalement dans sa jambe et son bras engourdis, son pied gauche l’élança avec la même intensité que lors de son premier contact avec l’eau bouillante de la grotte de Djema. Elle se mordit les lèvres pour ne pas hurler. Qu’elles lui paraissaient loin déjà, les heures passées dans la lumière de Qval Djema !

« Ça va durer longtemps ? » maugréa-t-il.

Elle soupira et ne put s’empêcher de lui adresser un geste d’exaspération dans son dos. La langue tirée, les doigts frappant le front à plusieurs reprises, le geste traditionnel et puéril des novices à l’intention des instructrices ou des sœurs particulièrement revêches.

« Nous ne sommes pas obligés de nous regarder pour nous parler. Et puis, si vous n’êtes pas content, allez dans une autre bâtisse !

— On ne va tout de même pas se tourner le dos sans arrêt !

— Rien ne nous oblige non plus à rester sans arrêt ensemble. »

Elle sut, au moment même où elle prononçait ces paroles, qu’elle devait accepter le compagnon que lui envoyait le présent, qu’ils avaient un bout de sentier à parcourir ensemble. Après, mais seulement après, ils pourraient se séparer, s’engager dans des directions opposées.

« Peut-être qu’on peut trouver des vêtements ou des couvertures dans ces bâtiments, avança-t-il.

— Pas ici, en tout cas.

— Nous ne sommes pas allés voir à l’étage.

— Comment… »

Elle eut tout juste le temps de se replier sur elle-même, de resserrer les bras et les coudes sur sa poitrine et son ventre. Il s’était retourné sans lui en demander la permission. Il ne lui adressa pas un regard, il se dirigea tout droit sur le socle dont il enjamba le bord et s’éleva presque aussitôt dans les airs avec une étonnante légèreté, comme une bulle de pollen au-dessus des herbes jaunes. Sidérée, elle le vit monter jusqu’au niveau supérieur et disparaître par l’ouverture circulaire.

Elle comprit pourquoi il n’y avait pas d’escalier à l’intérieur des constructions : leurs habitants utilisaient le même système que… comment s’appelait-il, déjà ?… Orchéron – elle avait très bien retenu son nom, elle feignait seulement de l’avoir oublié, coquetterie… – pour monter dans les étages, un système qui continuait de fonctionner des années voire des siècles après leur disparition. Elle fut légèrement humiliée de ne pas en avoir deviné le principe avant lui. Elle avait découvert et observé le socle en premier, mais sa stupide réaction de peur puis la fatigue s’étaient liguées pour l’empêcher de réfléchir. Bien qu’elle brûlât d’envie de le rejoindre, d’éprouver à son tour cette sensation de légèreté qu’elle pressentait grisante, son orgueil et sa pudeur lui interdirent de bouger. Elle refusa d’appliquer ce conseil de Qval Djema lui recommandant l’autodérision pour débloquer les situations figées. Elle n’avait pas envie d’ajouter le ridicule à la vexation. Puis elle se demanda si le système prévu pour la montée était également valable pour la descente.

Elle tenait enfin un prétexte : l’occasion se présenterait peut-être de prendre une petite revanche dans les niveaux supérieurs.

Orchéron explorait sans conviction le premier étage, un espace circulaire, tout comme le rez-de-chaussée, mais moins large et plus haut. Les roches translucides diffusaient la même clarté à peine perceptible et qui, pourtant, offrait une visibilité parfaite. Des tables, des sièges et des caisses jonchaient le plancher, fabriqués dans la même matière grise et lisse que l’échelle de la cave, que les parois du tunnel du bord des grandes eaux et le « ventre » à yonks.