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Il s’était installé à l’intérieur du socle après une série de visions qui lui avaient montré des hommes et des femmes se déplaçant de cette façon d’un étage à l’autre des constructions. L’idée n’était donc pas venue de lui, mais il l’avait exploitée sans vergogne pour montrer à la petite djemale qu’il n’était pas aussi stupide qu’elle semblait le croire. Il avait également profité de l’opportunité pour mettre un peu de distance entre elle et lui. Alma – il avait retenu son nom sans aucune difficulté, comme une évidence – avait peut-être rencontré le Qval légendaire de l’Estérion, mais elle n’avait pas appris comment se comporter avec ses semblables. Il s’était cru obligé de lui prouver quelque chose, comme s’il avait des comptes à lui rendre, et cette constatation, plus encore que l’agressivité de son interlocutrice, le rongeait de dépit.

Ne trouvant pas ce qu’il cherchait, il entreprit de visiter les autres étages. Il se plaça au-dessus de l’ouverture centrale, elle-même à la verticale de l’accès au niveau supérieur. Bien qu’il n’y eût que le vide sous ses pieds, il ne risquait pas de tomber : l’invisible courant, plus puissant que la gravité, le happa immédiatement et le tira vers le haut. L’ascension lui procura une sensation de légèreté et de liberté presque enivrante. Une fois franchi le plan horizontal du deuxième étage, il lui suffit de donner une petite impulsion vers l’avant pour sortir du cylindre d’ascension et se poser en douceur sur les pierres translucides du plancher.

Autour d’un vaste palier, l’espace était hérissé de cloisons également translucides qui le séparaient en plusieurs pièces, des chambres sans doute. Il découvrit des meubles renversés, fracassés, des objets éparpillés sur le plancher dont il ignorait l’utilité.

Il trouva enfin des étoffes dans un coffre de pierre, près des vestiges d’une petite statue au milieu d’un bassin aux bords surélevés. Il en déplia plusieurs, étonné de leur souplesse, de leur douceur et de leur état de conservation. Elles ne sentaient pas le renfermé, contrairement à la laine végétale qu’il suffisait d’abandonner trois jours dans un coin pour qu’elle s’imprègne à jamais de l’odeur de poussière. La petite djemale – Alma… – pourrait enfin se rhabiller, se détendre, abandonner ces postures ridicules qui finalement ne cachaient pas grand-chose de sa précieuse anatomie et ne réussissaient qu’à la rendre un peu plus…

« C’est ça que vous cherchiez ? »

Il tressaillit. Elle se tenait derrière lui, déjà vêtue d’un pan de tissu clair noué sur sa poitrine et tombant sur ses mollets. Elle paraissait un peu plus grande maintenant qu’elle n’essayait plus de se plier dans tous les sens. Ses cheveux dénoués roulaient en ruisseaux clairs et joyeux sur ses épaules.

« Comment… Enfin, comment… bredouilla-t-il.

— Par le même chemin que vous ! Il m’a suffi de vous observer. En revanche, il m’a fallu deux étages pour apprendre à sortir du puits d’apesanteur.

— Du puits d’a…pesanteur ?

— Votre instructrice ne vous a donc jamais parlé de la gravité ? »

Orchéron secoua la tête.

« Vous ne m’avez toujours pas dit comment vous étiez arrivé sur ce continent », reprit-elle.

Il passa le dos de sa main sur ses lèvres sèches. Il se rendait compte tout à coup qu’il n’avait rien bu ni mangé de la journée. Il n’avait pas trouvé de point d’eau entre la pièce souterraine et les constructions en forme de cônes. Il se sentait las, irrité, comme au sortir d’une crise, et l’attitude de la petite djemale n’arrangeait pas les choses.

« J’ai… euh, sauté dans le temps.

— Je suppose que je dois vous croire comme vous m’avez crue. Nous aurons peut-être l’occasion d’échanger nos expériences, moi avec le Qval, vous avec le temps. »

Elle eut un sourire en coin qui ne le réjouit pas.

« Au fait, est-ce que vous avez songé qu’il vous faudrait un jour… sauter d’ici ? »

L’idée ne l’en avait même pas effleuré. Les images, si elles lui avaient enseigné la montée, ne lui avaient pas donné le mode d’emploi de la descente.

« Je vous laisse du temps pour y réfléchir, ajouta-t-elle avec une lueur triomphale dans les yeux. Je viendrai vous chercher demain matin si vous n’avez pas trouvé. Bonne nuit. »

Ayant dit cela, elle s’éclipsa comme une furve derrière une cloison. Abasourdi, il n’eut pas la présence d’esprit de la suivre.

CHAPITRE XXIV

ARCHES

À Hyatz, responsable du grand cercle du Nord.

Frère,

Le cercle ultime tient d’abord à vous féliciter pour votre victoire totale sur la coalition des mathelles. Maran vous regarde comme l’un de ses fils bénis, lui qui voit dans le cœur de chacun. Gardez bien précieusement vos prisonnières et leur progéniture. Nous avons à les interroger puis à les marquer du sceau de l’enfant-dieu de l’arche avant de les emmener sur la colline de l’Ellab. Nous organiserons à l’occasion une grande cérémonie avec l’ensemble de nos frères rassemblés, en espérant que Maran nous fera l’immense honneur de descendre parmi nous, d’étendre la gloire de son règne sur le nouveau monde.

Nous avons suivi vos suggestions pour ce qui concerne le conventuel de Chaudeterre. L’exode de ces dix mathelles nous offre l’opportunité de raser ces bâtiments, un projet que nous nous étions promis de réaliser un jour ou l’autre. Nous avons donc expédié une phalange de trois cents frères dont l’un des objectifs est de nous ramener les mathelles vivantes, et au moins cette ancienne djemale, Merilliam, l’âme de leur rébellion. Quand nous la tiendrons, nous lui ferons payer au centuple la mort des nôtres, et nous garantissons qu’elle nous suppliera de l’exposer aux umbres.

Certains nous font le reproche de lui avoir donné notre agrément pour la fondation de son mathelle : « On ne peut pas accorder sa confiance à une ancienne confermée, disent-ils, vous saviez qu’elle était dangereuse… »

Bien sûr que nous le savions, et c’est justement cette « qualité » qui nous intéressait. La foi de nos frères, qui risquait de se déliter dans la routine émolliente des domaines, dans les chambres des femmes, réclamait d’être trempée dans la guerre, dans la douleur et le sang. L’adversité rassemble les hommes de la même manière que nos ancêtres furent rassemblés dans l’arche des origines. Nous avons créé une arche de souffrance, de solidarité, et notre foi est maintenant établie sur des bases solides qui la propulseront à travers les siècles.

Nous nous sommes donc servis de cette ancienne djemale pour radicaliser le conflit et faire apparaître au grand jour une opposition qui n’était que souterraine, diffuse. La plupart des domaines étant déjà passés sous notre contrôle, nous n’avions pas le réel besoin de ces batailles pour imposer notre ordre, du moins pas sur le plan de la stratégie pure, mais elles nous étaient nécessaires pour renforcer la ferveur de nos frères. Cette ancienne djemale, Merilliam, une femme d’orgueil et de pouvoir, a joué son rôle à la perfection. Nous l’y avons encouragée en glissant dans son entourage certains de nos éléments, chargés de souffler sur les feux de sa révolte. Ceux-là se sont débrouillés pour massacrer quelques-uns de ses proches les plus chers en laissant croire que l’ennemi était responsable de ces crimes. Nous faisions d’une pierre deux coups : d’une part nous instaurions un état de guerre souhaitable pour les raisons que nous vous exposions précédemment, d’autre part nous permettions aux reines les moins soumises de se rassembler, de se désigner, de nous offrir l’opportunité de les éliminer.