Nous sommes tout près du but ultime, frère Hyatz. Nous allons bientôt officialiser l’avènement des protecteurs des sentiers et donner au nouveau monde le nom béni de Maran. L’enfant-dieu quittera ainsi la clandestinité de la nuit pour affirmer sa puissance aux yeux de tous. Le troisième satellite nocturne recevra quant à lui le nom d’Emmegis, en souvenir du premier disciple. Nous nous heurterons sans doute à des foyers de résistance épars, nous les exploiterons pour faire de nouveaux exemples, pour instiller l’amour de Maran dans le cœur de chacun. Nous garderons la même organisation, mais les domaines seront affiliés à une autorité centrale qui décidera des justes répartitions. Nous respecterons les mères, les indispensables maillons de notre perpétuité, pour peu qu’elles se soumettent aux nouvelles règles, qu’elles marchent sur les sentiers que nous leur tracerons.
Par ailleurs, il ne reste plus qu’un seul représentant des lignées maudites. Nous avons expédié l’élite de nos frères sur ses traces. Nous espérons par la même occasion régler le problème des umbres, un problème probablement beaucoup plus ardu que celui posé par les reines des domaines. Si nous réussissions à le résoudre, nul doute que le règne de Maran débuterait par une marche triomphale de ses fils, de ses frères, de ses serviteurs.
Vous vous demandez sans doute pourquoi nous vous mettons ainsi dans nos confidences, frère Hyatz. Nous n’avons pas pour habitude, vous le savez, de nous répandre dans nos paroles ni dans nos actes – nous vous convions d’ailleurs à détruire ce message par le feu aussitôt que vous l’aurez lu. La réponse en est simple : nous avons grandement apprécié votre attitude durant la guerre contre les mathelles et nous vous avons choisi pour remplacer un de nos frères décédés, il y a de cela trois mois, d’une allergie aux pollens. Nous vous prions par conséquent de nous rejoindre le plus tôt possible au lieu que vous connaissez. Votre expert en lecture du ciel vous indiquera certainement le moyen de passer entre les averses de cristaux. Nous avons d’ores et déjà nommé votre remplaçant à la tête du cercle du Nord. Un frère que nous estimons méritant. Il a reçu sa missive en même temps que la vôtre.
Nous vous attendons, frère Hyatz. Recevez nos salutations sincères.
Gloire à Maran, l’enfant-dieu de l’arche.
Jozeo s’approcha de la yonkine, le poignard à la main. Les larmes aux yeux, la gorge nouée, Ankrel s’agrippa à une saillie rocheuse pour ne pas s’interposer entre le lakcha et l’animal. Au second plan, les vaguelettes des grandes eaux, d’un calme étonnant, léchaient la grève de terre rougeâtre et les récifs à demi immergés. Les trois chasseurs rescapés, Mazrel, Stoll et Gehil, assistaient à la scène sans qu’une émotion n’altère leurs traits. Les cinq autres yonks broutaient avec avidité les feuilles et les ramilles de buissons desséchés.
D’une main Jozeo caressa le mufle de la yonkine et, de l’autre, leva son poignard.
« Tu aurais pu en choisir une autre ! » s’écria Ankrel, incapable de se contenir plus longtemps.
Jozeo abaissa son bras et lui décocha un regard mi-complice, mi-courroucé.
« Elle nous a sauvé la vie ! poursuivit Ankrel.
— La ventresec a sauvé ta jambe, et tu as su la remercier.
— Cette yonkine n’a rien à voir avec nos stupides histoires d’hommes ! Il n’y a pas d’enjeu entre elle et nous. »
Jozeo entortilla machinalement une de ses mèches autour de son index et, la tête penchée, observa un petit moment les ondulations apaisées des grandes eaux.
Une journée et une nuit avaient été nécessaires aux six yonks et aux cinq hommes survivants pour se remettre de la traversée. Contrairement à ce qu’ils avaient espéré, ils n’avaient trouvé ni eau potable ni nourriture sur le deuxième continent, et, après quelques heures de vaines recherches, ils avaient décidé d’abattre un de leurs yonks.
« Tu ne comprends rien, petit frère, murmura Jozeo avec douceur. Il s’agit seulement de prévenir les tentations de faiblesse comme on extirpe les mauvaises herbes.
— Quelles tentations ? Elle s’est arrachée des eaux montantes avec deux cavaliers sur le dos, elle s’est montrée deux fois plus courageuse et résistante que les autres yonks ! »
Elle en avait même rattrapé certains alors que l’eau lui montait au poitrail, elle avait parcouru la dernière lieue à la nage, luttant contre la froidure de l’eau et les courants contraires, elle avait attendu que ses cavaliers sautent à terre pour se coucher sur le flanc et goûter enfin le repos.
« On ne tue pas les meilleurs éléments, reprit Ankrel. Ou alors cette expédition n’aurait aucun sens.
— Les meilleurs ne sont sûrement pas ceux qui entretiennent leur sensiblerie, rétorqua Jozeo. Nous devons trancher sans pitié nos attaches émotionnelles parasitaires ou elles finissent par nous étouffer. Pourquoi veux-tu épargner cette yonkine, petit frère ? Parce qu’elle t’a sauvé la vie ou parce que tu t’apitoies sur toi-même ? »
Ankrel ne répondit pas, le lakcha avait touché juste. Ses élans, ses remords, ses peurs, ses doutes étaient les fruits empoisonnés de ces émotions qui se recréaient sans cesse en changeant d’objet : elles l’avaient lié à sa mère, à Jozeo son modèle, à la fille qu’il avait violée dans la grange délabrée, à la ventresec qui avait guéri sa jambe, à la yonkine qui l’avait sauvé des eaux… Un protecteur des sentiers n’avait pas de comptes à rendre aux autres humains. Seule la toute-puissance de Maran le soutenait sur son sentier de solitude et de dépouillement, cette même puissance qui avait écarté les grandes eaux devant quelques-uns de ses fils. Et lui, Ankrel, faisait partie des privilégiés qui avaient vu s’accomplir le prodige, qui s’étaient lancés dans une chevauchée intrépide sous l’œil attentif de l’enfant-dieu. Pourquoi donc se laissait-il emberlificoter à la moindre occasion par ses émotions ? Il s’était engagé dans un sentier dont il refusait les servitudes, il gardait un pied dans le passé, comme s’il se ménageait une possibilité de revenir en arrière, comme s’il admettait l’idée qu’il pouvait s’être… trompé.
Pourtant, il en était conscient, il ne pouvait pas revenir en arrière et, s’il s’était trompé, il n’avait pas d’autre choix que d’aller jusqu’au bout de son erreur.
Il tira son couteau de sa gaine et s’avança vers la yonkine. Les jambes fléchies, le bras tendu, le poignard à hauteur de la poitrine, Jozeo se méprit sur les intentions de son cadet, se tint prêt à combattre, puis il comprit que le mouvement d’Ankrel ne le concernait pas, sourit, se détendit et se recula de deux pas.
Ankrel posa la main sur le chanfrein de la yonkine et se tourna vers Jozeo.
« Je suis venu à ton secours pendant la traversée, murmura-t-il. Est-ce que tu me tueras pour ça ?
— Nous sommes frères. On n’a jamais vu les membres d’un même corps se battre entre eux. Presse-toi, nous avons faim. »
Ankrel ne discerna pas d’expression particulière dans les yeux noirs et fendus de la yonkine, seulement le feu tranquille de la vie. Il la frappa à la jugulaire d’un mouvement circulaire et rapide. Elle n’eut pas de réaction de révolte lorsque la lame de corne s’enfonça dans son cou. Comme si elle avait toujours su que ces hommes qu’elle avait sauvés des eaux finiraient par l’exécuter. Elle resta sur ses quatre pattes aussi longtemps qu’elle le put, sans remuer, sans mugir, puis, après qu’une grande quantité de sang eut souillé sa robe claire, elle s’affaissa avec une douceur bouleversante sur la grève rouge.