Ils allumèrent un feu avec les pierres-à-frotter que Mazrel, le premier du groupe à avoir atteint le deuxième continent, avait réussi à préserver de l’humidité pendant la traversée. La mèche s’enflamma au bout de trois tentatives, les branches des buissons et les plantes séchées rejetées par les grandes eaux s’embrasèrent dans une brusque envolée de fumée noire.
Jael atteignait son zénith lorsqu’ils eurent fini de dépecer la yonkine. L’odeur du sang avait attiré des oiseaux, différents de ceux du Triangle, blanc et noir pour la plupart, parfois gris, plus grands et plus agressifs. Les chasseurs leur avaient lancé des pierres pour les éloigner puis, voyant que les volatiles revenaient sans cesse à la charge, ils avaient transporté les quartiers de viande dans un large abri au milieu des rochers.
Ils mangèrent dans un silence maussade, mollement bercé par les vagues. Les gourdes étant vides, ils devraient rapidement trouver de l’eau pour affronter les rigueurs d’un continent aride, aux dires de Jozeo. Avant que la yonkine fût complètement vidée de son sang, ils en avaient recueilli les dernières gouttes dans le creux de leurs mains pour le boire, hormis Ankrel, qui n’aimait pas le goût du sang, et en particulier le goût de ce sang.
Ils confectionnèrent, avec des branches entrelacées et liées entre elles par des plantes séchées, plusieurs carniers qu’ils tapissèrent d’herbes et qu’ils remplirent des quartiers de viande, une tâche qui leur prit une bonne partie de l’après-midi. Ils décidèrent d’attendre le lendemain matin avant de se mettre en route. Ils ranimèrent le feu en lui jetant des brassées de branches, dînèrent rapidement, attachèrent les yonks dans l’abri et s’installèrent pour la nuit. Avec l’obscurité se déposa une humidité froide, pénétrante, qui éteignit les dernières braises et les empêcha de s’endormir. Ankrel, allongé sur le sol dur, guettait l’apparition de Maran dans le ciel fourmillant d’étoiles.
« Est-ce que nous savons au moins où nous allons ? demanda-t-il.
— En direction de Jael levant, vers l’intérieur des terres, répondit Jozeo, assis un peu plus loin sur un rocher, affairé à se nettoyer les ongles avec la pointe de son poignard. Jusqu’au bord de la grande faille.
— Qu’est-ce qu’on est censés trouver là-bas ?
— Deux choses, trois si tout va bien : la cité de l’Agauer, le nid des umbres et le dernier maillon des lignées maudites.
— L’Agauer ? Je croyais que c’était une légende…
— Les légendes reposent souvent sur un fond de vérité.
— Qu’est-ce que tu veux dire ?
— Pas maintenant, petit frère. Tu as envie de dormir et je n’ai pas envie de parler. »
Ankrel garda les yeux fixés sur le pan de ciel découpé par l’ouverture de l’abri. Il plongea dans un sommeil agité et poisseux au moment où le disque légèrement tronqué d’Aphya déposait un voile blême sur le miroir brisé des grandes eaux.
Ils partirent le lendemain à la première heure après avoir chargé les carniers sur les yonks. Il leur fallut encore batailler contre les oiseaux, de plus en plus entreprenants, jusqu’à ce qu’ils aient parcouru une dizaine de lieues vers l’intérieur des terres. À partir de là, ils s’enfoncèrent dans un paysage désertique où il n’y avait d’autre trace de végétation que des buissons rampants d’une hideuse couleur brune. Le vent s’y faisait plus froid que la brise humide du bord des grandes eaux, mais plus sec, plus supportable. Il soulevait en revanche des tourbillons d’une poussière rouge qui s’infiltrait dans les yeux, dans les narines, dans les gorges, et qui les contraignit rapidement à se couvrir le visage d’un pan de leur vêtement. Des odeurs minérales supplantèrent les relents salins du littoral. Ils traversaient une étendue totalement dépourvue de reliefs, hormis de gigantesques aiguilles translucides qui se dressaient de temps à autre comme les colonnes étincelantes d’un temple à la voûte mauve et infinie.
Ils ne détectèrent aucune présence animale dans les environs, un constat loin d’être rassurant : l’absence de vie allait de pair avec la sécheresse.
Ankrel chevauchait un mâle à la robe sombre qui requérait une attention de tous les instants. Les tourbillons de poussière soulevés par les rafales l’effrayaient, l’entraînaient dans de brusques écarts qui, si son cavalier ne les corrigeait pas tout de suite, pouvaient le précipiter contre ses congénères ou le rendre incontrôlable. Le bout de tissu prélevé sur sa tunique et noué sur le bas de son visage n’empêchait pas la poussière de s’infiltrer dans ses yeux. Il pleurait presque en continu pour expulser les particules qui lui irritaient le dessous des paupières. Mais ses larmes évacuaient aussi la détresse immense qu’il ressentait depuis son réveil et qu’il ne parvenait pas à chasser malgré ses incessantes exhortations intérieures, malgré ses résolutions de la veille, malgré le parfum de miracle dégagé par le retrait des grandes eaux. Il n’était même pas encore entré dans l’âge d’homme que son avenir se confondait avec les chemins balisés par les protecteurs des sentiers. Il avait seulement voulu intégrer les cercles de chasse des lakchas, jouir d’une vie aventureuse sur les plaines du Triangle, rentrer entre chaque expédition à Cent-Sources pour embrasser sa mère et serrer contre lui le corps d’une femme. Ces désirs simples faisaient-ils aussi partie des attaches émotionnelles dont parlait Jozeo ? Devait-il s’oublier lui-même pour devenir un membre anonyme et fiable du grand corps de Maran ? La gloire de l’enfant-dieu valait-elle le sacrifice qu’il exigeait de lui ?
« Là-bas ! cria Jozeo. Les quatre doigts ! »
Il désignait un groupe de quatre aiguilles fines, étincelantes et dressées sur le même socle qui, de loin, évoquaient effectivement les doigts d’une main.
« D’après le cercle ultime, il y a de l’eau là-bas ! »
Ankrel était tellement assoiffé qu’il n’avait même plus de salive à avaler. Il fixa les quatre doigts et estima la distance à une dizaine de lieues. Les tornades de poussière rouge traversaient l’étendue plane comme des danseurs fantomatiques. Se pouvait-il qu’il y eût vraiment de l’eau dans une telle désolation ?
Non seulement il y en avait, mais elle était d’une pureté et d’une fraîcheur incomparables. Ils n’y auraient jamais accédé si le cercle ultime n’avait pas donné des informations précises à Jozeo : aucune végétation ne trahissait la présence d’eau dans les parages et la grosse pierre plate qui recouvrait le puits se confondait avec les rochers parsemés autour du socle des quatre doigts. Les cinq hommes eurent beau conjuguer leurs efforts, ils ne réussirent pas à la soulever. Ils aboutèrent donc plusieurs rênes, accrochèrent une extrémité de la corde ainsi obtenue à une aspérité de la pierre plate, l’autre à la selle d’un yonk, et ils aiguillonnèrent l’animal jusqu’à ce que le puits fût en partie dégagé. Les hommes et les bêtes purent enfin se désaltérer, et certains, dont Ankrel, plongèrent entièrement la tête dans l’eau qui arrivait pratiquement au niveau du sol.
« Je ne sais pas si les bêtes vont tenir bien longtemps, lâcha Mazrel en remplissant une gourde. Elles n’ont rien à manger dans le coin. Et nous, on n’a même plus la possibilité de faire du feu.
— Elles tiendront bien deux jours, fit Jozeo. Et nous, nous mangerons de la viande crue.
— C’est que… on n’est pas des bêtes sauvages, nous autres. »
Jozeo se redressa et lança un regard venimeux à Mazrel.
« Non, nous sommes les fils de Maran. Et pour lui nous serions prêts à manger de la merde au besoin !