Выбрать главу

— Toi peut-être. Mais pas moi. Ni les autres. Pas vrai, vous autres ? »

Mazrel sollicita du regard Stoll et Gehil, mais là où il s’était attendu à trouver un appui solide, il ne rencontra que des mines fuyantes, des gestes évasifs, des volontés défaillantes. Ankrel vit qu’ils s’étaient tous les trois concertés avant de prendre Jozeo à partie et que Mazrel, qui avait endossé le rôle de porte-parole, se retrouvait tout à coup isolé, en danger. L’air froid s’était chargé de tension autour du puits, les quatre doigts semblaient maintenant lancer des éclairs.

La hauteur des aiguilles translucides avait surpris Ankrel : fines au point d’en paraître fragiles, sillonnées de veines bleues ou brunes, elles culminaient probablement à plus de trois cents pas.

« Qu’est-ce que tu as l’intention de faire, Mazrel ? Retourner sur le Triangle ? » demanda Jozeo d’une voix calme.

La défaillance de ses complices n’arrêta pas Mazrel, qui accorda un bref coup d’œil à Ankrel avant de répondre.

« C’est un peu ça l’idée. S’il prenait l’envie aux umbres de se promener dans le coin, on ne trouverait pas un seul foutu refuge !

— D’après le cercle ultime, ils ne survolent jamais cet axe.

— Il suffirait d’une fois… »

Jozeo vint se poster en face de Mazrel de l’autre côté du puits. Jamais Ankrel ne lui avait vu ce visage sombre, fermé, ce regard aigu, plus tranchant que la lame de son poignard. Ses cheveux teintés d’écarlate par la poussière tombaient sur ses épaules comme des cascades de sang.

« Nos frères sont venus sur ce continent à plusieurs reprises. Est-ce que tu en doutes ? Comment aurais-je su pour le puits ?

— Ils sont venus, là-dessus aucun doute, mais combien en sont repartis ? Combien ont revu leur famille ? »

Jozeo eut un rictus qui lui retroussa la lèvre supérieure et dévoila ses dents longues, blanches, parfaites, des dents taillées pour déchirer de la viande crue, songea Ankrel.

« Ah, c’est donc ça, quelques attaches émotionnelles à couper ! Le cercle ultime se serait-il trompé sur ton compte, Mazrel ?

— Peut-être, mais il ne s’est pas trompé sur le tien : t’es bien le plus foutu salopard que j’ai jamais rencontré dans ma fichue vie ! »

Des frissons parcoururent la nuque et le dos d’Ankrel, et les gouttes d’eau fraîche qui se faufilaient par l’échancrure de sa tunique n’en étaient pas les seules responsables.

« De quoi est-ce que tu accuses le cercle ultime ? gronda Jozeo. D’incompétence ou d’indignité ?

— Un peu des deux. J’ai tellement avalé de saloperies, depuis que j’ai pris le masque et la craine, que je n’arrive même plus à me vomir. Mais cette fois ma coupe déborde. Croire qu’on peut chasser les umbres comme des yonks, c’est de la foutaise ! Débrouillez-vous sans moi, tout ça ne me concerne plus.

— Où as-tu l’intention d’aller ?

— Je n’ai plus ma place sur le Triangle, ni dans les domaines ni chez les ventresecs, je vais donc m’installer au bord des grandes eaux, de ce côté-ci. J’ai besoin de solitude. Je ne pourrai jamais réparer les horreurs que j’ai commises, le sang sur mes mains ne séchera pas, mais au moins je respecterai le silence des morts.

— Maran ne… »

Mazrel jeta rageusement sa gourde aux pieds de Jozeo. Elle s’éventra dans un bruit mat et répandit tout son contenu sur le sol.

« Maran ? Je pisse et je chie sur son nom ! Un dieu véritable n’exige pas de pareilles abominations de ses adorateurs ! »

Les deux hommes tirèrent en même temps leur poignard de leur gaine et s’observèrent de chaque côté du puits. Les deux autres chasseurs ne réagirent pas, et Ankrel maudit leur lâcheté. Lui-même restait indécis, écartelé entre des sentiments contradictoires. Une part de lui le poussait à voler au secours de Mazrel, une autre à prendre le parti de Jozeo. Épouser la cause de Mazrel, vers qui penchaient spontanément son cœur, ses sentiments, revenait à abjurer sa foi, à dénuer de sens le viol de la fille dans la grange, le meurtre de la ventresec et de son nourrisson, l’exécution de la yonkine.

Jozeo bondit au-dessus du puits, à l’horizontale, le même genre de saut que celui qui le propulsait sur les yonks sauvages lancés en pleine course mais d’autant plus remarquable qu’effectué sans élan. Mazrel eut un mouvement de recul, pas assez rapide toutefois pour empêcher la lame de son adversaire de lui entailler la base du cou. Dès lors, Ankrel n’eut plus aucun doute sur l’issue du combat. Il vit rouler les deux hommes sur la terre rouge, une nuée de poussière se lever entre les rochers, il entendit une série de chocs sourds, un râle étouffé, un gargouillis, un grognement de victoire.

Jozeo se releva au bout de quelques instants, en sueur, essoufflé, épousseta ses vêtements, fixa tour à tour Stoll et Gehil d’un air interrogateur, puis s’agenouilla tranquillement sur le bord du puits pour laver sa lame et ses mains maculées du sang de son ancien frère. Ankrel observa les deux autres lakchas, aussi immobiles que les pierres du socle des quatre doigts, aussi blêmes que le visage de Mazrel déjà blanchi par la mort. À ces deux-là était passé, et pour un bon bout de temps, le goût de la contestation.

Au crépuscule, ils aperçurent dans le lointain une forme opaque et scintillante qui évoquait une colline isolée mais qui semblait flotter au-dessus du sol. Ils avaient pratiquement chevauché sans interruption depuis les quatre doigts, franchissant des étendues pelées dont les aiguilles translucides n’arrivaient plus à briser la monotonie. Ils s’étaient réfugiés dans un silence qui arrangeait bien les uns et les autres, Stoll et Gehil parce qu’ils n’étaient pas spécialement fiers de leur attitude, Jozeo parce qu’il avait dû éliminer un de ses hommes les plus expérimentés, Ankrel parce qu’il ne parvenait pas à remettre un minimum de calme et d’ordre dans son esprit. Leurs pensées s’étaient délitées dans le roulement des sabots, les sifflements du vent, le souffle pesant des yonks.

Ce n’était pas une colline mais une sorte de grand cône encadré de deux renflements symétriques, posé sur trois pieds arqués, percé de nombreuses ouvertures circulaires comme d’autant d’orbites sombres. Ankrel estima sa hauteur entre cent et cent vingt pas, et sa base à presque cent cinquante pas. Hormis les renflements latéraux légèrement arrondis, ses flancs obliques ne présentaient pas une seule aspérité. Leur matériau évoquait un bois raboté à la perfection et enduit d’un vernis végétal. Ankrel n’avait jamais vu de surface aussi lisse, aussi brillante, exception faite peut-être du miroir figé de la rivière Abondance pendant la canicule de la saison sèche.

Les cavaliers réduisirent instinctivement l’allure. Dressé au milieu d’un paysage désolé, vêtu de pourpre par la lumière rasante de Jael, le cône avait maintenant quelque chose d’intimidant, d’effrayant, comme son mystère s’épaississait au fur et à mesure qu’ils s’en rapprochaient. Gagnés eux-mêmes par la nervosité, les yonks renâclaient et poussaient des mugissements sourds. Leurs robes détrempées s’enrobaient d’une vapeur fine, teintée de rouge elle aussi.

Les quatre hommes mirent pied à terre, attachèrent leurs montures et celle de Mazrel aux grosses pierres qui jonchaient la terre sèche, se désaltérèrent puis abreuvèrent leurs bêtes en leur glissant le goulot de leurs gourdes entre les lèvres.

« Il n’y a pas à en avoir peur, dit Jozeo en désignant le cône. Le cercle ultime m’en a parlé. Il ne s’agit que d’une arche vide. Elle ne présente aucun danger.

— Une… arche ? s’étonna Ankrel.

— Nos ancêtres sont arrivés par un vaisseau similaire, quoique sans doute plus grand.

— Tu veux dire que…

— L’Agauer, coupa Jozeo. Nous nous trouvons devant le vaisseau du deuxième peuple. »